COURS N°26: MIGNONNES, LA POLÉMIQUE



"Dégoûtant et bien pire"?

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POUR VENDREDI: 

Commencez à réfléchir à un sujet pour votre deuxième cercle de parole 

(ci-dessous, une série de suggestions — mais vous pouvez proposer votre propre sujet)

    1.  Dieudonné: provocation ou liberté d'expression?
    2. Comment répondre au négationnisme? 
    3. La non-mixité choisie, exclusion ou inclusion?
    4. Faut-il censurer Eric Zemmour?
    5. Autres sujets possibles…

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NB: LES DEVOIRS POUR MARDI PROCHAIN SONT DISPONIBLES EN BAS DE PAGE…

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VOCABULAIRE

Une Polémique

  • I. − Subst. fém. Discussion, débat, controverse qui traduit de façon violente ou passionnée, et le plus souvent par écrit, des opinions contraires sur toutes espèces de sujets (politique, scientifique, littéraire, religieux, etc.); genre dont relèvent ces discussions. 
  • Engager, poursuivre une polémique avec qqn; aimer la polémique; faire de la polémique.  
    • 1. Il n'y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd'hui par la polémique. Le xxesiècle est le siècle de la polémique et de l'insulte (...) Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations. (Albert Camus,Actuelles I, 1948, p.258).
  • II. − Adj. Qui est relatif, qui appartient à la polémique; qui se réclame du caractère de la polémique.
    •   Article, attitude, critique, écrit, écrivain, langage, style, ton polémique. V
      • Ex: "L'attitude d'un laïque et d'un libre penseur, qui, sans préoccupation polémique, étudie le divin, est peut-être bien ce qu'il y a de plus étranger à notre goût français. (Barrès,Voy. Sparte, 1906, p.25).
  •  Étymologie: Emprunt au gr. π ο λ ε μ ι κ ο ́ ς [polemikos] «qui concerne la guerre», «disposé à la guerre», «batailleur, querelleur».

PRÉPARATION AU DÉBAT

  • Lire attentivement et synthétiser 
    • La citation de Maïmouna Doucouré
    • L'article 
      • + Petite liste de vocabulaire personnalisée (5 à 10 mots/expressions)
  • Regarder attentivement et synthétiser la vidéo ci-dessous
    • + Petite liste de vocabulaire personnalisée (5 à 10 mots/expressions) 
  • Sujet de réflexion: "Le film Mignonnes est-il dangereux?"
    • préparez une réflexion structurée en trois parties :
      • Introduction (pourquoi/comment le problème se pose)
      • Première partie (thèse): "Oui, on pourrait dire que ce film est dangereux pour les raisons suivantes…
        • Développez au moins deux arguments (tirés des documents proposés ou de votre propre expérience du film/réflection personnelle)
      • Deuxième partie (antithèse): "mais non, on ne peut pas vraiment dire que ce film est dangereux, pour les raisons suivantes…
        • Développez au moins deux arguments (tirés des documents proposés ou de votre propre expérience du film/réflection personnelle)
      • Troisième partie: votre position personnelle
        • Reformulez la question de départ et formulez ce que vous pensez réellement, le fond de votre pensée: "En fait, on devrait plutôt dire que ce film est… (vous pouvez multiplier les adjectifs ici)
          •  Donnez au moins deux arguments
      • Conclusion: 
        • Résumez les différents moments de votre argumentation 
        • Terminez sur une question qui ouvre la discussion vers d'autres horizons.

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MIGNONNES, LA POLÉMIQUE

"L'idée de ce film m'est venue lors d'une fête de quartier (j'ai grandi dans le 19 arrondissement de Paris), lors de laquelle des jeunes filles de onze, douze ans dansaient sur scène, comme dans les clips américains, clairement. Elles avaient des vêtements courts, transparents, avec une danse très suggestive. Et ce jour là dans le public il y avait également des mamans plus traditionnelles, d'autres qui portaient le voile. J'ai assisté à ce moment là à un véritable choc des cultures, et j'ai repensé à moi, à mon enfance, quand j'avais leur âge, et que justement je m'interrogeais sur ma féminité, sur ma construction en tant que future femme, tiraillée entre deux cultures (je suis d'origine sénégalaise et occidentale). Et j'ai décidé de vraiment me plonger dans cet âge […]. Donc j'ai rencontré pendant un an et demi de nombreuses petites filles de cet âge-là, qui m'ont raconté leurs histoires, comment elles vivaient leur transformation dans ce monde d'autjourd'hui, également à travers les réseaux sociaux. J'ai entendu de nombreux récits qui m'ont chamboulée, qui m'ont fait comprendre à quel point il était urgent que je raconte cette histoire, que je leur donne la parole avec ce film" 

(Maïmouna Doucouré, France Culture, L'Invitée Culture, Aout 2020 - écoutez l'entretien en intégralité ici)

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VIDÉO


Polémique autour du film "Mignonnes" : l'indignation à deux vitesses des États-Unis (LCI, Sept 2020)

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États-Unis : accusée d'exploiter les enfants, la réalisatrice française de "Mignonnes" se défend
( Jérôme Vermelin, LCI, 15 sept. 2020)


POLEMIQUE - Diffusé aux Etats-Unis sur Netflix, le film français "Mignonnes" est accusé de faire l’éloge de la pédophilie par les internautes et une partie de la droite américaine. Après avoir reçu le soutien de la plateforme, la réalisatrice Maïmouna Doucouré a décidé de sortir du silence.

C’est le film français dont tout le monde parle outre-Atlantique. Dans Mignonnes, la réalisatrice Maïmouna Doucouré suit le parcours d'Amy, 11 ans, une fillette parisienne issue d’une famille sénégalaise et musulmane, qui intègre un groupe de jeunes danseuses de son quartier dont les chorégraphies sulfureuses s’inspirent de celles des stars de la pop.

Sorti en salles chez nous le 19 août dernier, où il a rassemblé un peu plus de 35.000 spectateurs, Mignonnes a été acheté par Netflix qui le propose à ses abonnés depuis le 9 septembre sous le titre Cuties. Avant même sa mise en ligne, de nombreux internautes s’étaient émus de l’affiche américaine, où l’on voyait Amy et ses camarades prendre des poses lascives. La plateforme l’avait retirée, reconnaissant qu’elle n’était pas représentative de l’œuvre, primée au Festival de Sundance.

Réactions outrées de toutes parts

Fossé culturel ? Mauvaise foi ? Toujours est-il qu’à la découverte de Mignonnes, les attaques se sont multipliées aux États-Unis sur les réseaux sociaux. Mise en ligne la semaine dernière, la pétition d’une mère canadienne qui réclame le retrait du film, a ainsi été signée par plus de 650.000 internautes.

L’affaire a pris ces derniers jours une tournure politique puisque le sénateur républicain du Missouri Josh Hawley a écrit une lettre ouverte à Reed Hasting, le grand patron de la plateforme. "Netflix devrait expliquer au public pourquoi ils distribuent un film, Mignonnes, qui manifestement exploite des enfants sexuellement et met en péril le bien-être de l'enfance", réclame-t-il.

Son collègue texan Ted Cruz a lui écrit au ministère de la Justice afin qu’il ouvre une enquête "afin de déterminer si Netflix, ses dirigeants ou les individus impliqués dans le tournage et la production de 'Mignonnes' ont violé les lois fédérales contre la production et la distribution de pornographie infantile".

Face à ces attaques, Netflix affiche sa solidarité à la réalisatrice. "Mignonnes est un commentaire social contre la sexualisation des jeunes enfants", a indiqué la plateforme le 10 septembre dans un communiqué. "C’est un film primé et une histoire puissante sur la pression exercée par les réseaux sociaux et la société, de façon général, lorsqu’ils grandissent. Et nous encourageons quiconque s’intéresse à ces sujets importants à voir le film."

Silencieuse ces derniers jours Maïmouna Doucouré s’est exprimée ce lundi lors d’un panel en ligne organisé par Unifrance, l’organisme de promotion du cinéma français à l’étranger. Rappelant que Mignonnes avait été présenté à Sundance en janvier dernier, elle a expliqué que "le public qui était là avait vraiment vu que le film traitait d’un sujet universel. Ça ne parle pas de la société française. L’hyper-sexualisation des enfants a lieu sur les réseaux sociaux et les réseaux sociaux sont partout."

D’après elle, un film comme Mignonnes doit permettre "d’ouvrir les yeux sur ce problème pour essayer de le régler. Il est important et nécessaire de créer un débat et de trouver des solutions en tant que réalisateurs, responsables politiques et à l’intérieur du système éducatif".
A leur âge, elles ont vu ce genre de danses. N’importe quel enfant avec un téléphone peut les trouver- Maïmouna Doucouré, à propos des héroïnes de "Mignonnes"

Dans une interview publiée ce lundi sur le site Zora.com, Maïmouna Doucouré revient par ailleurs sur les conditions de tournage de Mignonnes, sur lesquels les élus républicains réclament des comptes. "J’ai fait en sorte de créer un climat de confiance avec les enfants en leur expliquant tout ce que je faisais et en leur parlant des recherches que j’avais effectuées avant d’écrire cette histoire", explique-t-elle.

"J’ai également eu de la chance que les parents de ces filles soient des gens engagés, donc nous étions tous du même côté. À leur âge, elles ont vu ce genre de danses. N’importe quel enfant avec un téléphone peut les trouver", ajoute-t-elle, précisant par ailleurs avoir travaillé avec un psychologue pour enfant durant le tournage. Mais aussi après "afin de m’assurer qu’elles parviennent à gérer cette nouvelle célébrité".
 
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POUR MARDI PROCHAIN

Les Cahiers d'Esther Tome 2, "La Reproduction" (Riad Sattouf, 2016)
 
NB: Il s'agit d'un sujet particulièrement sensible. En conséquence, je comprendrai celles et ceux qui préfèrent ne pas prendre part à la conversation.
 

 POUR MARDI: 
  • Synthétiser le prélude. 
  • Synthétiser la leçon, explorer le gros plan et réfléchir aux pistes de réflexion. 

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PRÉLUDE

Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne, et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment, tuer, dérober, trahir : et cela, nous n’oserions qu’entre les dents. Est-ce à dire que moins nous en exhalons en parole, d’autant nous avons loi d’en grossir la pensée ? Car il est bon, que les mots qui sont le moins en usage, moins écrits, et mieux tus, sont les mieux sus et plus généralement connus. Nul âge, nulles meurs l’ignorent non plus que le pain. Ils s’impriment en chacun, sans être exprimés, et sans voix et sans figure. Et le sexe qui le fait le plus, a charge de le taire le plus. C’est une action, que nous avons mise en la franchise du silence, d’où c’est crime de l’arracher. 
(Montaigne, III, 5, "Sur des Vers de Virgile")
 

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LEÇON: 

L'ÉDUCATION À LA SEXUALITÉ

 
Pistes de réflexion:
  • "L'éducation à la sexualité", qu'est-ce que cela représente pour le ministère de l'Education? Quels sont les objectifs? Et concrètement, comment ça se passe?
  • A votre avis, à quoi peut ressembler une "éducation à la sexualité " efficace? Et qui est responsable de cette forme d'éducation?

 

"L'éducation à la sexualité en milieu scolaire contribue à l'apprentissage d'un comportement responsable, dans le respect de soi et des autres."

L'éducation à la sexualité est une démarche éducative qui vise à :

  • apporter aux élèves des informations objectives et des connaissances scientifiques
  • identifier les différentes dimensions de la sexualité : biologique, affective, culturelle, éthique, sociale, juridique
  • développer l'exercice de l'esprit critique
  • favoriser des comportements responsables individuels et collectifs (prévention, protection de soi et des autres)
  • faire connaître les ressources spécifiques d'information, d'aide et de soutien dans et à l'extérieur de l'établissement

Cette démarche s'inscrit dans la politique nationale :

  • de prévention et de réduction des risques : grossesses précoces non désirées, mariages forcés, infections sexuellement transmissibles, VIH/sida
  • de lutte contre les comportements homophobes, sexistes et contre les violences sexuelles
  • la promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes et la prévention de violences et cyberviolences sexistes et sexuelles

Mise en œuvre de l'éducation à la sexualité

Participation de tous les personnels

Tous les membres de la communauté éducative participent à la construction individuelle et sociale des enfants et des adolescents. Ils contribuent à développer chez les élèves le respect de soi, de l'autre et l'acceptation des différences. Cette éducation intègre une réflexion sur les dimensions affectives, culturelles et éthiques de la sexualité.

L'éducation à la sexualité ne constitue pas une nouvelle discipline : elle se développe à travers tous les enseignements, notamment les sciences de la vie et de la Terre, l’enseignement moral et civique, l’histoire-géographie, le français, et dans le cadre de la vie scolaire.

Cette éducation à la sexualité ne se substitue pas à la responsabilité des parents et des familles. Afin de permettre aux élèves d'opérer des choix libres et responsables, elle tend à favoriser, chez eux :

  • une prise de conscience
  • une compréhension des données essentielles de leur développement sexuel et affectif
  • l'acquisition d'un esprit critique
  • le sens et le respect de la loi

Il s'agit de travailler avec les élèves dans une démarche fondée sur la confiance dans leurs capacités, visant à développer l'estime de soi et l'aptitude à faire des choix personnels. L'éducation à la sexualité prend la forme d'une invitation au dialogue, dans un cadre global, positif et bienveillant.

À l'école primaire

À l'école primaire, les temps consacrés à l'éducation à la sexualité incombent au professeur des écoles. Ces temps doivent être identifiés comme tels dans l'organisation de la classe et être intégrés aux enseignements. Ils sont adaptés aux opportunités fournies par la vie de la classe ou de l'école.

Au collège et au lycée

Au moins trois séances annuelles d'éducation à la sexualité sont mises en place dans les collèges et les lycées. Elles relient et complètent les différents enseignements dispensés en cours.

La durée des séances et la taille des groupes sont adaptées à chaque niveau de scolarité. Ces séances sont organisées par une équipe de personnels volontaires et formés (professeurs, conseillers principaux d'éducation, infirmiers, etc.), le cas échéant en lien avec des partenaires extérieurs ayant un agrément national ou académique."

(Source: Ministère de l'Education Nationale)

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L'éducation à la sexualité vue par Esther

(Riad Sattouf, Les Cahiers d'Esther Tome 2, 2016)



 
Exercice: Résumez l'expérience d'Esther en quelques phrases. Que pensez-vous de l'attitude des adultes et des autres enfants? Que vous inspire la réaction d'Esther?
 
 
GROS PLAN:
LA PORNOGRAPHIE,
EN PARLER OU PAS? 
 
Des statistiques inquiétantes…
 
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"A un clic du pire" (One click away from the worst)
 

En dix ans, l'humanité a regardé l'équivalent de 1,2 million d'années de vidéos pornographiques et 95 % de cette consommation passe par ce que l'on appelle " les tubes ", des sites de streaming gratuits. Jamais l'accès au porno n'aura été aussi facile : des millions de contenus sont à disposition de façon permanente, sans restriction d'âge, sans aucune forme de contrôle quant à la violence des contenus diffusés. La gratuité combinée à l'immédiateté du streaming fait de ces sites un moyen prisé pour accéder aux images explicites, tant par les adultes que... par les mineurs. Car depuis la démocratisation du smartphone, l'âge moyen de la découverte du porno est descendu à 9 ans. 70 % des consommateurs mineurs ont accès à ces contenus, non pas à partir de l'ordinateur de la maison, comme trop de parents l'imaginent, mais tout simplement à partir de leur téléphone. Ce même téléphone qu'ils emportent chaque jour à l'école et auquel ils ont libre accès lorsqu'ils sont seuls dans leur chambre.
Mais pourquoi ces plateformes ne proposent-elles pas de système de filtrage ? Et surtout, pourquoi personne n'en demande-t-il la régulation ? Alors que ces sites figurent parmi les plus fréquentés au monde, au point d'être classés devant Apple et Microsoft, on ne peut qu'être frappé par le silence assourdissant des politiques. Les tubes agissent en toute illégalité, proposent du contenu piraté, ne respectent pas les lois européennes en termes de protection de l'enfance, agissent en toute impunité, sans qu'aucun gouvernement réagisse.
C'est pourquoi nous devons nous réapproprier le sujet, sans panique morale mais sans minimiser non plus l'impact de la " porn culture " sur notre sexualité et sur nos rapports de genre. Il est temps pour nous tous d'en comprendre les rouages, de connaître ses moyens de diffusion, de la décoder et d'en évaluer l'impact sur notre rapport au corps et à l'Autre. Puisque nous ne pouvons revenir à une époque pré-Internet, autant analyser ce qui nous entoure avec pragmatisme et chercher les meilleures mesures de protection. Ainsi seulement il nous sera possible d'en jauger les éventuels dangers, d'avoir une conversation apaisée avec nos enfants et de faire en sorte qu'ils n'en soient pas affectés dans leur construction identitaire. 

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« Aujourd’hui, la pornographie a franchi la porte des établissements scolaires. Nous ne pouvons pas d’un côté déplorer les violences faites aux femmes et de l’autre, fermer les yeux sur l’influence que peut exercer sur de jeunes esprits, un genre qui fait de la sexualité un théâtre d’humiliation et de violences faites à des femmes qui passent pour consentantes.» (Emmanuel Macron, Discours à l'occasion de la "Journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes", 25 Novembre 2017)
 
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Pistes de réflexion:
  • Synthétisez les deux citations ci-dessous en quelques phrases simples.
  • Les enfants et jeunes adolescents ont-ils facilement accès à des images à caractère pornographique?
  • Quel impact l’exposition à de telles images peut-elle avoir sur la construction de la future vie sexuelle des jeunes adolescents ? Comment accompagner ces enfants pour les aider à naviguer ces représentations ? 
  • A votre avis, peut-on (doit-on?) parler de pornographie à l'école? A partir de quel âge, et comment? 
  • Quelles solutions?
    • Vocabulaire: attention au genre grammatical: on dit "la" pornographie, mais "le" porno…
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Premier contact avec la pornographie,
vu par Esther 
 

 
Exercice: là encore, résumez l'expérience d'Esther en quelques phrases. Que pensez-vous de la réaction de ses parents? Auraient-ils pu réagir autrement? Comment? 
 
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Comment les adolescents font leur éducation sexuelle avec le porno

Par Claire Chartier, L'Express, 21/02/2018


Une enquête inédite révèle l'impact de la pornographie sur la vie sexuelle des jeunes, notamment chez les filles. 
 
Quel contact les jeunes ont-ils avec le porno? Comment le consomment-ils ? Tient-il une place aussi importante qu'on le croit? Pour répondre à toutes ces questions, de plus en plus importantes avec l'accès immédiat et gratuit au X sur Internet, Bénédicte de Soultrait*, conseillère conjugale et diplômée de sexologie, a mené une enquête approfondie, au travers de la plateforme Fil Santé Jeunes. Environ 900 garçons et filles de 12 à 22 ans se sont prêtés à cette étude.

Plus des trois-quarts des jeunes y confirment avoir déjà eu accès au X, dont 43% des garçons et 34% des filles avant 12 ans. La moitié de ces jeunes consommateurs indiquent visionner ces images à tout moment de la journée, majoritairement sur leur PC et majoritairement seuls. Tous sont conscients que le porno donne une image fausse de la sexualité, mais un bon tiers reconnaît aussi qu'il influence leur approche du sexe. Un chiffre, particulièrement étonnant, l'illustre: 7,5% des jeunes interrogés ont déjà eu l'idée de se mettre en scène avec leur partenaire dans une vidéo amateur. Quand le porno se conjugue avec l'effet "réseaux sociaux" et "déballage intime".

L'impact sur les filles évalué

L'une des principales surprises de cette enquête, c'est l'impact du X sur les filles, très peu évalué jusque-là par les enquêtes disponibles. 88,5% des ados et jeunes femmes interrogées disent en effet être retournées voir du porno après leur "première fois", dont 10% très souvent. Elles sont aussi 73% à reconnaître que ces vidéos les "excitent". Pour une grande majorité d'entre elles, comme pour les garçons, la pornographie sert à se masturber.  

Ce qui pourrait apparaître dans un premier temps comme une libération du désir féminin est tempéré par les autres résultats. Alors que 66% des filles sont d'accord avec l'idée que ces films donnent une image négative de la femme, traitée selon elles comme un objet, ce constat ne les amène pas pour autant à considérer que les hommes s'y comportent comme des mâles dominants - plus de la moitié pense même le contraire.

Pour Bénédicte de Soultrait, cette contradiction s'explique par le fait que "la pornographie est le seul lieu où les jeunes peuvent aller voir à quoi ressemble la sexualité. Du coup, les filles se disent : 'C'est peut-être ce type de choses qu'aiment les garçons, c'est peut-être comme çà que je dois me comporter.' Le X est l'un des derniers endroits où perdure le rapport de genre, sans que personne n'y trouve vraiment à redire", observe la conseillère conjugale et familiale. Si les filles expriment donc plus ouvertement leur désir, celui-ci reste formaté par des représentations stéréotypées, et toujours placé au service de celui des garçons.

Un effet court-circuit sur l'imaginaire

Ce constat est à mettre en rapport avec l'influence du porno sur le comportement des garçons. Près de la moitié d'entre eux reconnaissent que le X influence leur sexualité. 42,6% aimeraient "être à la place des acteurs" , alors même qu'une proportion équivalente considère que la figure de l'homme dans ce genre de films est une figure de domination.

Bénédicte de Soultrait n'est pas franchement surprise des résultats de son enquête, elle qui mène depuis plusieurs années des interventions en milieu scolaire. "L'autre jour, un élève me lance le mot 'éjaculation' ; aussitôt, un autre enchaîne 'faciale'", raconte-t-elle. Il y a aussi ces questions, posées par des collégiens de 4ème : "Pour la première fois, il faut rentrer dans tous les trous, Madame ? Combien de pénis peut supporter une fille ?"

À ses yeux, le principal problème posé par cette omniprésence du porno est l'effet de "court-circuit" qu'il produit sur l'imaginaire des jeunes : "Ces images empêchent les adolescents d'imaginer leur propre sexualité, alors que c'est précisément à cet âge que l'on commence à imaginer son propre désir, ses fantasmes. Dans ce sens, le X entrave la construction psycho-sexuelle des jeunes. Ils sont placés tout de suite dans la volonté d'agir -c'est la différence entre le porno, qui met à nu, et l'érotisme, qui dévoile peu à peu, poursuit-elle. Il en découle une pauvreté du désir, que je retrouve chez des adultes en consultation, parfois dès la trentaine."

"Le porno est devenu une initiation"

Tout ne serait pas si négatif, nuance le sexologue Philippe Brénot, directeur des enseignements de sexologie et sexualité humaine à l'université Paris Descartes, qui a supervisé l'étude. "Le porno est devenu une initiation - 'je suis grand, j'ai vu un film porno', disent les gamins. Il donne accès à la masturbation, donc à son propre désir, notamment pour les filles."

Mais le spécialiste souligne aussi la honte et le malaise que les jeunes disent ressentir devant ce type de contenus, en plus de l'excitation. "La sexualité est un apprentissage, relève-t-il. Tout ce qui a surgi durant celui-ci restera présent par la suite. Si je commence mon cheminement sexuel en ayant peur, je risque d'avoir encore peur dix ans plus tard."

Le porno comble un vide. Celui d'un manque criant d'éducation à la sexualité. La loi du 4 juillet 2001 impose trois heures par an sur le sujet de l'école primaire à la terminale, mais elle est rarement appliquée. "Commençons par la faire respecter sérieusement, recommande Bénédicte de Soultrait. 40% des jeunes n'ont aucune idée de l'adulte à qui ils pourraient se confier, alors que les images violentes ont besoin d'être décrites, surtout lorsqu'elles sont vues très tôt".

Les parents ? Ils se sentent souvent mal placés pour jouer les interlocuteurs. "Évoquer dès l'école primaire les émotions de l'amour, du respect du corps de l'autre, est déjà un début, indique la spécialiste. On n'est pas obligé de parler de sexe d'emblée. Il existe aussi des livres très bien conçus selon les différents âges."

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POUR ALLER PLUS LOIN: 

Trois émissions excellentes pour un tour d'horizon général
+ trois morceaux de musique sur le thème de la pornographie et de sa consommation
VIDÉO
+ A explorer: l'affaire "Baise Moi"  (bonne émission de radio sur le sujet ICI)

LIVRES
  • King Kong Théorie, chapitre "Porno Sorcières" (Virginie Despentes)
  • Pornocultures (Attimonelli/Susca)
  • Introduction aux Porn studies (François-Ronan Dubois)
  • Cultures pornographiques. Anthologie des porn studies (Voros)
  • Le discours pornographique (Paveau)
  • Le travail pornographique (Treichman)  
  • A un clic du pire, La protection des mineurs à l'épreuve d'Internet (Ovidie, ed Anne Carrière, 2018)