POUR LE MARDI DE LA RENTRÉE
- VOCABULAIRE:
- Consulter la fiche sur Les mots de liaisons et choisir quelques tournures à employer dans votre Essai.
- PRÉLUDE: Reformuler en termes simples le thème et la (ou les) thèse(s) du texte proposé.
- Regarder le FILM Trop Noire pour Être Française?, faire la LISTE DE VOCABULAIRE habituelle (imprimée/tapée) et réfléchir aux pistes de réflexion proposées.
- Le Film est disponible (avec sous-titres!) sur Google Drive ICI
ESSAI N°1: rédigez une méditation personnelle sur chacun des Cercles de Paroles auxquels vous avez assisté (Entre 3 et 6 pages, double interligne)
- Pour chacun des sujets abordés en classe, vous aborderez (en 1 ou 2 pages):
- Vos pensées initiales sur le sujet
- ce sujet vous semblait-il important?
- Y aviez-vous déjà réfléchi?
- votre point de vue ou position de départ.
- Votre réaction quand on a évoqué ces sujets pour la première fois en classe.
- Les raisons qui vous ont conduit à choisir votre sujet.
- Les arguments ou idées qui vous ont le plus frappé.e
- (pour votre sujet) pendant vos recherches et discussions avec votre groupe, et pendant la présentation
- (pour les deux autres) dans le dossier préliminaire et pendant la conversation en classe.
- Vos réflexions sur les qualités et faiblesses éventuelles de chaque cercle de parole.
- Votre évolution personnelle sur le sujet:
- Qu'avez-vous appris de plus intéressant?
- Quel argument/fait vous a le plus frappé?
- votre point de vue a-t-il évolué? de façon subtile ou spectaculaire? Comment?
- Et bien sûr, tout ce que vous jugerez bon de partager!
- Merci de TAPER ET D'IMPRIMER VOTRE ESSAI.
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NB: LES DEVOIRS POUR LES COURS DU JEUDI ET VENDREDI SONT DISPONIBLES EN BAS DE PAGE
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PRÉLUDE:
GÉNÉALOGIE D'UNE
DISCRIMINATION
DISCRIMINATION
Au plus général, une définition synthétique du racisme peut s'énoncer ainsi: "Le racisme consiste à définir un ensemble humain par des attributs naturels, à en déduire des caractéristiques intellectuelles et morales qui valent pour chacun des membres de cet ensemble, quelles que soient leurs actions et leur volonté, et à éventuellement prolonger ces représentations par des pratiques d'infériorisation et/ou d'exclusion".
[…] Comment, dans ce cadre général, penser le racisme antinoir? Disons d'abord fortement que reconnaître l'existence de différentes formes de racisme ne signifie pas les hiérarchiser moralement ou les classer par importance selon les méfaits qu'elles induisent. Toutes les formes de racisme et d'antisémitisme sont également condamnables et doivent être combattues simultanément et sans relâche. Mais il importe aussi de les distinguer analytiquement pour mieux les connaître et donc mieux les réduire. Précisément, le racisme antinoir a une histoire, des formes particulières, une résistance singulière sans doute, qui le distinguent d'autres racismes. D'une certaine manière, avec l'antisémitisme, cette autre catastrophe de l'Europe moderne, le racisme antinoir est au fondement des racismes modernes; il en constitue un soubassement essentiel. La notion moderne de race a été inventée pour qualifier spécifiquement les Noirs, en leur attribuant des particularités morales et intellectuelles irréductibles. La distinction raciale n'est pas une survivance prémoderne attendant d'être balayée par la modernité, l'éducation. Elle est au contraire constitutive de la rationalité moderne et de ses régimes de classification.
La racialisation du monde
Les races ont une histoire, qui commence au XVe siècle, lorsque les Européens multiplièrent leurs contacts avec des peuples lointains et qu'un grand commerce colonial fondé sur l'esclavage des Africains se développa progressivement. Avant la prise de Constantinople en 1453, la plupart des esclaves du monde méditerranéen étaient européens. Sur les marchés aux esclaves de Chypre au XVe siècle, on trouvait des esclaves turcs, russes, bulgares, grecs et africains. Même si, aux époques antique et médiévale, être noir n'était pas un avantage dans les sociétés grecque et romaine, l'esclavage n'était pas associé en tant que tel aux Noirs. Les Grecs et les Romains de l'antiquité appelaient les Africains noirs les "Éthiopiens", et les descriptions de ceux-ci étaient faites sans antipathie particulière. Chez les Grecs, les Barbares étaient ceux qui ne parlaient pas le langage de la politique, et non ceux qui avaient une couleur de peau différente. D'autres critères étaient également essentiels, comme celui distinguant les hommes libres des esclaves.
Certes, au XVIIIe siècle, les premiers théoriciens des races se référaient à des écrits d'Aristote sur les espèces et le genos. Sa Politique a parfois été considérée comme étant à l'origine des doctrines raciales, mais cette lecture racialiste d'Aristote est très contestée. De fait, pour lui, tous les humains étaient potentiellement des animaux politiques, c'est-à-dire qu'ils pouvaient tous parler le langage de la politique. On ne naît pas citoyen, on le devient. Rien, dans leur physionomie ou leur caractère, ne les en excluait a priori.
La racialisation du monde, c'est-à-dire l'émergence d'un ordre social fondé sur une hiérarchie raciale, apparut progressivement au XVIe siècle, lorsque les Européens développèrent des plantations de sucre dans les îles atlantiques des Açores, à Madère, aux Canaries, dans les îles du Cap-Vert, à Sao Tomé et Principe. La combinaison d'esclaves africains et de capital européen s'y révéla profitable, et constitua la première étape dans la traite transatlantique. Certes, l'esclavage des Africains exista bien avant cette époque, en Afrique même et au Moyen-Orient, mais il n'était pas fondé sur une théorie raciale particulière. Tandis que la justification de la traite transatlantique, qui déporta environ onze millions d'Africains vers les Amériques entre le début du XVIe siècle et les années 1860, se fit essentiellement par un ensemble d'arguments religieux, philosophiques, anthropologiques et scientifiques expliquant que la race noire était par nature vouée à l'esclavage. L'essor du racisme moderne est donc intimement lié à la traite et à l'esclavage, dont il a constitué un soubassement idéologique. S'il fallait le dire de manière très lapidaire: à partir de la fin du XVe siècle, il arriva le malheur historique que la race noire devint le synonyme de race esclave. […] On devine déjà les immenses problèmes qui découlent de cette association étroite entre la couleur de peau et un statut social dévalorisé, objet de mépris situé dans les marges de l'humanité.
Pap Ndiaye, La Condition Noire, Essai sur une Minorité Française (2008)
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- Pap Ndiaye est un historien français, spécialiste de la question noire en France, né en 1965.
- Ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé d'histoire, titulaire d'un doctorat de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), où il est aujourd'hui maître de conférences, membre du Centre d'études nord-américaines et du comité de rédaction de la revue L'Histoire, il est spécialiste des États-Unis.
- Il est considéré comme un spécialiste incontournable de la question noire en France.
- De père sénégalais et de mère française, Pap Ndiaye passe son enfance en banlieue parisienne entouré de sa mère et sa jeune sœur, la romancière Marie NDiaye (son père les quitte alors qu'il a 3 ans).
- Entre la vie dans la banlieue parisienne et les vacances dans la ferme familiale en Beauce, ils ont une « enfance française » sans ce « métissage culturel » vanté par le « poète-président » sénégalais Léopold Sédar Senghor, en raison de l'absence du père africain.
- Brillant élève, il entre à École normale supérieure de Saint-Cloud en 1986 et réussit l'agrégation d'histoire. Lorsqu'il revient sur son parcours scolaire, il évoque une « méritocratie républicaine ».
- De 1991 à 1996, il étudie aux États-Unis pour préparer une thèse d'histoire sur la société pétrochimique DuPont de Nemours. Boursier à l'université de Virginie, il est choqué lorsqu'une fraternité noire, la Black Student Alliance, lui demande à lui, qui se perçoit comme un « Français de souche », d'adhérer à cette association… Ce séjour dans la société américaine va éveiller en lui la « part du père », cette moitié africaine jusqu'alors occultée.
- À son retour en France, il est nommé maître de conférences à l'EHESS où ses travaux portent désormais sur la question noire, les discours et pratiques de discrimination raciale en France et en Amérique.
- Il est un pionnier des « Black studies » à la française. Il rencontre Patrick Lozès, futur patron du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran), et ensemble ils fondent le Cercle d'action pour la promotion de la diversité en France (CAPDIV).
- Il est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris de 2012 à 2021, et enfin directeur général du palais de la Porte-Dorée et directeur du musée de l'Histoire de l'immigration de 2021 à 2022.
- Le , il est nommé ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse dans le gouvernement Élisabeth Borne
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TROP NOIRE
POUR ÊTRE FRANÇAISE?
Isabelle Boni-Claverie, la réalisatrice du film
- Isabelle Boni-Claverie est une cinéaste, scénariste et écrivaine franco-ivoirienne née en 1972.
- Après des études de cinéma à la Fémis, elle poursuit une activité conjointe de réalisatrice et de scénariste.
- Son premier court-métrage «Le génie d'Abou», a été remarqué dans différents festivals internationaux, dont le Festival International du Film de Femmes de Créteil... Elle a réalisé, par la suite, de nombreux documentaires dont «La coiffeuse de la rue Pétion», ou l’intégration vue à travers un salon de coiffure afro.
- En 2015, elle réalise Trop Noire pour être Française ?, un documentaire diffusé en juillet 2015 sur Arte : « Mêlant approche intimiste et témoignages d’historiens, de sociologues et de citoyens français noirs de peau, Isabelle Boni-Claverie livre un documentaire émouvant et instructif. Il y est question du regard des autres, d’incompréhensions et surtout de l’hypocrisie qui règne dans une société française où le passé colonial conditionne encore le regard des Blancs sur leurs compatriotes noirs ».
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AVERTISSEMENT
Comme la plupart des films de cette classe, ce document peut vous affecter profondément. Le LANGAGE employé est parfois choquant (présence d'injures à caractère raciste). N'hésitez pas à me contacter si vous le jugez trop difficile ou problématique, et surtout, ne vous sentez pas obligé.e de venir en classe ou de participer à la discussion.
Bande Annonce du film
- Constituez une liste de vocabulaire personnalisée (min: 25 à 30 mots/expressions)
- Indiquez systématiquement
- Le genre des noms par un article (le/la, un/une)
- Le participe-passé et la construction des verbes (dir/indir, etc)
- Ex: Pleuvoir: to rain (avoir plu)
- la traduction anglaise
- Merci de Taper et d'imprimer cette liste, que je ramasserai
- Comme toujours, quels sont les grands thèmes abordés par le film?
- Quel(s) propos, quelle(s) scène(s) vous touchent particulièrement? Pourquoi?
- Notez TROIS citations particulièrement frappantes à votre avis.
- Quelles sont les trois idées majeures que vous retenez de ce film?
- Quelles questions aimeriez vous poser à la réalisatrice?
- Que pensez vous de la "spécificité française" qui consiste à refuser les statistiques ethniques? Quelle en est la justification?
Deux bandes-annonces qui peuvent vous donner envie de regarder d'autres documentaires pour prolonger votre réflexion:
Pourquoi nous détestent-ils? (2016)
Ce documentaire en trois parties est disponible sur youtube ICI
Les Bleus, Une autre histoire de France (2016)
Disponible sur Netflix
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DEVOIRS POUR JEUDI
POUR JEUDI
- Commencer à apprendre le vocabulaire de la semaine.
- Lire attentivement et synthétiser les trois documents proposés en prélude.
- Synthétiser la leçon sur la discrimination positive en France, et résumer les documents (vidéos et article de journal)
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PRÉLUDE:
La question des critères
1) En
France, le recours à une forme de discrimination positive peut
paraître contraire à la conception républicaine de l'égalité qui
condamne toute mesure préférentielle et prône le principe
méritocratique. L'article premier de la Constitution de 1958 stipule en
effet que "La France est une République indivisible, laïque,
démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous
les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion." Par
conséquent une des difficultés majeures consiste à déterminer les
populations visées sans les nommer explicitement afin d'éviter toute
entrave à cet article premier.
La France s'est toujours montrée très soucieuse de ne pas faire apparaître les spécificités attachées aux groupes ethniques ou religieux. C'est ainsi que les outils statistiques ne peuvent pas retenir l'appartenance communautaire. Dès lors comment déterminer les groupes qui ont besoin d'un traitement préférentiel ? (Kesslassy, 2004, p. 14) Pour pallier cette difficulté, les politiques de rattrapage prennent prioritairement en compte les caractéristiques socio-économiques ou l'appartenance territoriale de leurs bénéficiaires.
La France s'est toujours montrée très soucieuse de ne pas faire apparaître les spécificités attachées aux groupes ethniques ou religieux. C'est ainsi que les outils statistiques ne peuvent pas retenir l'appartenance communautaire. Dès lors comment déterminer les groupes qui ont besoin d'un traitement préférentiel ? (Kesslassy, 2004, p. 14) Pour pallier cette difficulté, les politiques de rattrapage prennent prioritairement en compte les caractéristiques socio-économiques ou l'appartenance territoriale de leurs bénéficiaires.
(Nadine Zingraff -Vigouroux. Les
politiques d’ouverture sociale des classes préparatoires aux grandes
écoles: le cas d’un dispositif expérimental singulier, la C.P.E.S. (Classe Préparatoire aux Études Supérieures). Education. Université de Lorraine, 2017)
2) Si la nécessité de lutter contre les discriminations est globalement
bien acceptée par tous les citoyens (ou presque) dès qu'il s'agit de
mettre en oeuvre un « traitement préférentiel », réservé à certaines
catégories de la population, on se heurte presque toujours à une levée
de boucliers (general outcry). Au nom de l'égalité en droit des individus, de la
méritocratie républicaine, aussi, il est presque impossible d'aider
ceux qui ont (à priori) moins de chance de réussir que les autres. Car
comment définir ces populations qui accuseraient un retard ? Faut-il les
choisir en fonction de leur sexe, la couleur de leur peau, leurs
origines, leur nationalité, leur capacités intellectuelles, leur
handicap physique, leur religion? Quels sont les
critères qui pourraient permettre de compartimenter ainsi le peuple, au
mépris de l'article 1er de la Constitution qui veut que la France soit
une République indivisible, laïque et sociale ? Pourtant la réalité nous
oblige à voir que derrière cette égalité en droit se cache très souvent
une absence d'égalité réelle. […] La France est-elle prête à mettre en oeuvre les politiques
d'affirmative action comme on en voit aux Etats-Unis, au Canada, en
Afrique du Sud ou en Inde ? Et sur quels critères baser ces mesures ?
Faut-il instaurer des quotas - comme l'a fait pour les femmes au moment
de la loi sur la parité, comme on le fait aussi pour handicapés dans le
monde du travail ? Faut-il inventer au contraire d'autres dispositifs à
même de corriger les inégalités dont souffrent les minorités ? Comment
alors ne pas tomber dans les travers d'un communautarisme toujours
très décrié en France ? Comment ne pas dévaloriser les diplômes et les
compétences de ceux qu'on aurait ainsi favorisés?
(France Culture, Du Grain à Moudre, 2007)
3) Les statistiques ethniques interdites en France
3) Les statistiques ethniques interdites en France
Expliquez-nous .... les statistiques ethniques
(Source: France Info)
Transcription:(Source: France Info)
Les statistiques ethniques sont interdites en France par la loi informatique et liberté qui date de 1978. Le texte interdit de recueillir et de conserver des informations sur les origines raciales ou ethniques des personnes. Et il en est de même pour la religion. Celui qui viole cette loi risque cinq ans de prison et 300.000 euros d’amende.
Cette interdiction s’explique par le risque de discriminations que feraient planer les statistiques ethniques. Et puis, il y a ce principe de l’égalité de traitement qui est au centre du modèle de la République. Chacun doit être récompensé selon son mérite et aidé selon ses besoins, quelle que soit sa race, son origine, sa religion. La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
La France a connu de telles statistiques pendant l’occupation, sous le régime de Vichy. Les juifs ont été recensés pour être ensuite arrêtés et envoyés vers les camps de concentration nazis. En France, ce souvenir reste vivace et il explique en partie la défiance vis-à-vis de ce genre de comptage.
Cette interdiction s’explique par le risque de discriminations que feraient planer les statistiques ethniques. Et puis, il y a ce principe de l’égalité de traitement qui est au centre du modèle de la République. Chacun doit être récompensé selon son mérite et aidé selon ses besoins, quelle que soit sa race, son origine, sa religion. La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
La France a connu de telles statistiques pendant l’occupation, sous le régime de Vichy. Les juifs ont été recensés pour être ensuite arrêtés et envoyés vers les camps de concentration nazis. En France, ce souvenir reste vivace et il explique en partie la défiance vis-à-vis de ce genre de comptage.
Cela dit, il existe des dérogations à cette interdiction de statistiques ethniques. Elles concernent les chercheurs. La loi leur donne la possibilité au coup par coup de compiler des données sur l’appartenance raciale, ethnique ou religieuse. Pour cela, ils font une demande à la CNIL, la Commission nationale de l’informatique et des libertés, qui étudie chaque enquête. C’est très encadré.
En Europe, environ la moitié des pays recueillent des données sur l’ethnicité lors de leurs statistiques publiques. En Grande-Bretagne, depuis les années 80, on peut recenser des données ethniques, raciales et religieuses.
C'est le même système aux États-Unis. Là-bas, le recensement permet aux Américains de se classer dans une catégorie : Afro-américain, Amérindien, etc... Par exemple, c’est avec ce genre de collecte qu’on a appris cet été que les latino-américains sont maintenant majoritaires dans la population de Californie, le plus grand État du pays.
En Europe, environ la moitié des pays recueillent des données sur l’ethnicité lors de leurs statistiques publiques. En Grande-Bretagne, depuis les années 80, on peut recenser des données ethniques, raciales et religieuses.
C'est le même système aux États-Unis. Là-bas, le recensement permet aux Américains de se classer dans une catégorie : Afro-américain, Amérindien, etc... Par exemple, c’est avec ce genre de collecte qu’on a appris cet été que les latino-américains sont maintenant majoritaires dans la population de Californie, le plus grand État du pays.
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LA DISCRIMINATION POSITIVE
Un jour une Question, 2015
- On appelle discrimination positive une politique, une mesure ou une loi qui a pour objectif de favoriser par un traitement préférentiel une catégorie de personnes qui est sujette habituellement à une discrimination en raison de son origine sociale, ethnique ou religieuse, de son sexe, de son âge, de ses handicaps.
- Ainsi, à l'aide d'un dispositif inégalitaire et temporaire, la discrimination positive vise à rétablir une égalité des chances. Elle peut aider des populations très défavorisées, mais ne résout en général pas le problème à l'origine de l'inégalité ou de la discrimination.
- Cette notion trouve son origine aux Etats-Unis avec l'"affirmative action" mise en place en 1961 pour inciter les employeurs à prendre des mesures positives pour l'emploi et le traitement des employés afro-américains. Sous la pression d'autres minorités, ces mesures ont été étendues à d'autres groupes (homosexuels, Hispaniques, etc.), ainsi qu'aux femmes.
- En France, la discrimination positive est perçue depuis les années 1990 comme un moyen d'intégration des populations issues de l'immigration. Faisant débat, elle est cependant limitée et n'a pas de caractère ethnique.
- Exemples de mesures concrètes:
- 1) la Création des Zones d'éducation prioritaire (ZEP):
- Dans le système éducatif français, les zones d'éducation prioritaire (ZEP) sont des zones dans lesquelles sont situés des établissements scolaires (écoles ou collèges) dotés de moyens supplémentaires et d'une plus grande autonomie pour faire face à des difficultés d'ordre scolaire et social.
- Créées en 1981 par le ministre de l'éducation Alain Savary, les ZEP ont pour objectif de lutter contre l'échec scolaire.
- 2) La Procédure spéciale d'admission aux grandes écoles pour des élèves issus de ZEP
- Depuis l'année scolaire 2000–2001 des conventions ZEP/Grandes écoles permettent à des lycéens issus des cités défavorisées d'intégrer certaines grandes écoles sans avoir à passer le concours commun.
- À partir de 2001, l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris a été l'un des premiers établissement à mettre en place un programme de discrimination positive en France, les Conventions éducation prioritaire (CEP). Une procédure spéciale d'admission pour des lycéens venant de ZEP a été instaurée ; ils sont dispensés de concours d'entrée et sont recrutés sur dossier et sur entretien. Ils bénéficient ensuite de la formation normale des étudiants de l'IEP, qui leur permet notamment d'occuper des postes de direction en entreprise et au sein de la haute fonction publique.
- 3) la parité hommes / femmes dans la représentation politique,
- 4) l'accès des handicapés à l'emploi par la mise en place de quotas.
- Pour ses détracteurs, la discrimination positive est perçue comme :
- stigmatisante pour les populations qui en bénéficient sur des critères ethniques, encourageant ainsi le repli communautaire,
- pouvant susciter un sentiment d'injustice de la part d'autres groupes discriminés.
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France 2, "Ce qui fait débat", Avril 2017
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GROS PLAN:
LE PROGRAMME "ÉGALITÉ DES CHANCES" DE SCIENCES PO
Journal de 20 heures, Novembre 2005
Il y a quinze ans, l’Institut d’études politiques de Paris mettait en place une filière pour ouvrir ses portes aux élèves venus de lycées en ZEP. Mais l’an dernier, plus de 40 % des élèves admis par cette filière étaient issus de familles CSP +*. L’établissement s’apprête à prendre des mesures pour tendre vers 100 % de boursiers.
Lors de la fête des quinze ans de la filière ZEP d’accès à Sciences-Po Paris, à la mi-décembre, il n’a pas été question de ce chiffre un peu gênant : plus de 40 % des élèves admis à l’Institut d’études politiques (IEP) via la convention d’éducation prioritaire (CEP, son nom officiel) sont issus de familles CSP +. Certes, les sociologues rangent dans cette catégorie socioprofessionnelle supérieure les patrons du CAC 40 comme les travailleurs indépendants ou les professions libérales, recouvrant des réalités sociales très diverses. Mais sur un groupe de 163 élèves admis rue Saint-Guillaume en juillet 2016, on passe même rapidement de 40 %, le chiffre de la direction de Sciences-Po, à celui de 45 % obtenu de bonne source par Libération et que dément l’IEP. Même si un flou entoure cette statistique car elle est basée sur du «déclaratif» d’étudiants qui, parfois, surévaluent la catégorie socioprofessionnelle de leurs parents, l’objectif de mixité sociale imaginé il y a quinze ans avec le CEP semble quelque peu dévoyé.
Mis en place par Richard Descoing en 2001, le dispositif devait permettre d’élargir le recrutement aux lycéens issus de catégories sociales modestes ou défavorisées en s’appuyant sur des établissements classés zone d’éducation prioritaire, les ZEP. Si plus de 40 % des étudiants appartenant à des familles CSP + entrent grâce à la fenêtre ouverte par la filière CEP, cela s’appelle un biais, ou un échec de l’ambition de mixité affichée initialement. Avec un sens de la formule qu’on n’apprend qu’à Sciences-Po Paris, Bénédicte Durand, nouvelle doyenne du collège universitaire chargée de veiller aux règles d’accès à Sciences-Po, évoque «un élément d’attention». En clair, il y a un sérieux problème qui justifie de trouver des solutions, d’autant que le niveau monte de 20 % en 2001 (17 élèves), à 36 % en 2009-2010, et à plus de 40 % en 2016. On roule à contresens : la machine à produire de la diversité fabrique de l’homogénéité.
Machine caricaturale
Au début des années 2000, Richard Descoings, le patron de l’école, s’inquiète de voir des élèves tous pareils, venant des mêmes établissements, situés dans les mêmes quartiers parisiens. Henri-IV, Louis-le-Grand, Victor-Duruy pour le public, Stanislas, Saint-Louis de Gonzague, l’Ecole alsacienne pour le privé, tous implantés dans les IVe, Ve, Vle, VIIe et XVIe arrondissements de Paris. Une machine caricaturale qui donne raison à Pierre Bourdieu, l’auteur de la Reproduction, qui dénonçait en 1970 une société figée dans laquelle les fils de prof deviennent prof. Les sociologues des riches, le couple Pinçon-Charlot notamment, parlent des «ghettos du gotha».
Il y a comme urgence à fluidifier tout ça. A son échelle, Richard Descoing s’y emploie à l’époque et propose de changer radicalement les choses en créant une filière d’accès taillée sur mesure pour les lycées d’au-delà du périph situés dans des quartiers défavorisés. Des conventions sont signées avec sept lycées parmi lesquels Jean-Zay, à Aulnay-sous-Bois, Auguste-Blanqui de Saint-Ouen, tous deux en Seine-Saint-Denis, ou le lycée Maupassant de Colombes (Hauts-de-Seine). L’audace va jusqu’à inclure dans la liste le lycée Poncelet de Saint-Avold et Félix-Mayer de Creutzwald en Moselle. L’examen écrit et le grand oral sont remplacés par la présentation d’un mémoire d’une quarantaine de pages portant sur une question d’actualité (validé par un jury au sein du lycée) et un oral d’une vingtaine de minutes passé en juin dans les locaux de l’IEP, à Paris. A charge pour les établissements scolaires de mettre en place des ateliers Sciences-Po pour préparer les candidats pendant la terminale. A l’époque, tout le monde hurle à la démagogie, de l’UNI (le très droitier syndicat étudiant) à l’Unef-ID ou SOS Racisme. Mais Richard Descoings tient bon.
Douaniers sociaux
En quinze ans, 1 611 étudiants, issus de 106 lycées situés dans 19 académies, ont fait leur entrée à Sciences-Po Paris par la filière CEP, et tout le monde la reprend peu ou prou. D’où sortent alors ces «plus de 40 %» de «faux CEP» de Sciences-Po, ces contrebandiers de la mixité sociale ? De bonne ou de mauvaise foi, les lycées partenaires ont laissé venir à eux des élèves qui n’auraient sans doute pas dû avoir accès aux ateliers Sciences-Po. Pour les proviseurs de lycées qui se trouvent à Sarcelles (Val-d’Oise), Montreuil, Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) ou Roubaix (Nord), l’étiquette Sciences-Po permet d’attirer des enfants qui seraient partis ailleurs dans l’enseignement public ou dans le privé et donc de maintenir dans leur établissement une mixité sociale. D’où leur mansuétude, à laquelle s’ajoute la réticence des professeurs à refuser l’accès des ateliers Sciences-Po a des non-boursiers. Si l’objectif est de permettre aux uns de franchir les frontières sociales dans un sens, les enseignants se voient mal jouer aux douaniers sociaux en interdisant la présence d’un fils de prof ou de médecin dans ces ateliers. Ce qui explique les 40 % d’élèves CSP + venant de lycées situés en ZEP et le dévoiement de l’objectif fixé à l’époque.
Alors que faire ? Pas la révolution. On fait ce qu’on sait faire dans le temple de la pensée progressiste : examiner la situation, la décortiquer et écrire un document récapitulatif qui sera débattu pour déboucher sur un plan d’action. C’est presque fait. Bénédicte Durand parle d’une «phase 2» de la filière CEP dont l’objectif sera bien de passer de 60 % de boursiers de l’enseignement secondaire (1) à 100 %. Si le dispositif de Sciences-Po Paris a été beaucoup copié, l’institution est, cette fois, allée voir ailleurs pour trouver des idées.
Le Programme d’études intégrées (PEI) mis en place par les Sciences-Po dits du «concours commun» (2), avec qui l’IEP de Paris partage le nom mais qui restent indépendants, a été décortiqué. Depuis bientôt dix ans, les sept IEP ont choisi d’accompagner les élèves boursiers du second degré pour leur permettre de passer le concours ouvert à tous. Initié par Pierre Mathiot, alors directeur de Sciences-Po Lille en 2007, le PEI prévoit un tutorat par un élève de Sciences-Po, une plateforme en ligne qui propose des cours sur les épreuves du concours, des conseils méthodologiques, des devoirs à rendre à raison d’un par mois environ, des sessions d’accompagnement à Sciences-Po et un concours blanc. A charge pour les lycées de bâtir des ateliers pour suivre les élèves. Le programme a attiré l’attention de Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education nationale, qui a nommé Pierre Mathiot délégué ministériel aux parcours d’excellence, avec pour mission d’étendre le PEI à l’ensemble du territoire national et à un maximum de grandes écoles. «Depuis un an, nous élaborons une politique publique nationale à partir de l’expérience PEI. Ma mission est d’inscrire les collèges REP - le réseau d’éducation prioritaire - dans des programmes d’accompagnement par un établissement supérieur. Cela représentera 1 000 collèges d’ici un an. Les quatre années suivantes, il s’agira de poursuivre cette intégration en accompagnant les élèves durant leurs années au lycée. L’objectif est de mettre en place un continuum d’accompagnement des élèves, du collège à leur entrée dans l’enseignement supérieur», plaide Pierre Mathiot.
A chacun son concours
De son côté, Sciences-Po Paris s’engage dans une voie parallèle en démarrant, en juillet, un plan d’encadrement d’élèves boursiers à partir de la seconde avec une plateforme internet dédiée, un tutorat en ligne et deux campus annuels de huit jours, l’un en été, l’autre au cours de l’année scolaire… Mais il n’est pas question de toucher à la procédure spécifique CEP. A chacun son concours avec le risque de l’exclusion de ceux que l’on veut inclure.
Longtemps, à la cafétéria du sous-sol de Sciences-Po se trouvait une grande table ovale. Elle servait de point de rassemblement aux élèves issus du CEP. Elle était évidemment dans l’ombre… La «table des CEP» a disparu, tout comme les poufs qui appelaient la sieste. D’après plusieurs étudiants admis par cette filière, le sentiment d’exclusion s’estompe. Il reste toujours une difficulté à aller vers les autres sans avoir le sentiment de renier d’où l’on vient, mais il semble admis que si les filières d’accès sont différentes, cela ne fait que réduire la longueur du chemin à parcourir entre Saint-Denis et le grand amphi Boutmy.
(1) Si l’on considère les bourses de l’enseignement supérieur gérées par le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous), le taux des élèves boursiers s’élève à 66 % pour la filière CEP. 26 % de l’ensemble des étudiants de Sciences-Po Paris bénéficiaient d’une bourse du Crous.
(2) Aix-en-Provence, Lille, Lyon, Rennes, Saint-Germain-en-Laye, Strasbourg et Toulouse. Bordeaux et Grenoble organisent des concours d’entrée séparés.
"En France aujourd'hui, nous sommes tous égaux en droit, mais en
principe, car dans certaines situations, ce n'est pas le cas. Des portes
se ferment, notamment pour les personnes issues de la diversité. De ce
constat est née l'idée de discrimination positive. Créer des inégalités pour favoriser dans les faits l'égalité et rouvrir les portes…"
GROS PLAN:
LE PROGRAMME "ÉGALITÉ DES CHANCES" DE SCIENCES PO
AVANT DE COMMENCER: Qu'est-ce que Sciences Po?
- Sciences Po est une grande école française, une des plus prestigieuses, dont sont sortis de nombreuses célébrités (Simone Veil, par exemple) Son diplôme est un sésame qui ouvre beaucoup de portes.
- Sciences Po à l’origine est l’Ecole Libre des Sciences politiques créée en 1872 par Emile Boutmy, et installée dans le 7ème arrondissement de Paris, rue Saint-Guillaume (entre le Boulevard Saint-Germain et la rue de Grenelle).
- En 1945, après la guerre, le général de Gaulle veut, après l’épisode vichyste, recréer l’administration du pays et crée alors l’ENA (l’Ecole Nationale d’Administration). En parallèle, on refonde totalement l’école de Boutmy, en créant d’un côté la Fondation Nationale des Sciences Politiques (FNSP), qui est privée, et l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (IEP), un établissement public. En réunissant ces deux entités, on crée Sciences Po, ce qui permet d’avoir droit à des fonds publics, mais de le dépenser comme on veut, et de bénéficier également d’argent privé. C’est de là que vient la grande liberté de l’école.
- Avant, la scolarité était en 3 ans, et préparait principalement aux concours administratifs, dont celui de l’ENA. Depuis la réforme de la scolarité en 1998, la scolarité est en 5 ans, et le diplôme est devenu un master, qui permet d’entrer directement dans la vie active. Après Sciences Po, vous pouvez faire du droit, de la finance, de l’humanitaire, de la diplomatie, du management, de la communication etc.
- On entre à Sciences Po par un concours difficile, qui demande du travail, des capacités et de la rigueur:
- soit après le bac
- soit à bac +1
- soit en master à bac +3.
- On peut être dispensé de concours
- si l’on est détenteur d’une mention Très Bien au bac et que son dossier est retenu par un jury.
- on peut aussi entrer à bac 0 par la procédure de Convention d’Education Prioritaire (CEP), qui permet à des lycéens de ZEP d’intégrer l’école alors qu’autrement cet accès leur serait quasi-impossible.
- On peut aussi intégrer par la procédure internationale, si l’on a obtenu son bac hors de France (y compris dans un lycée français, et même si l’on est Français).
*
15 ans après:
Sciences-Po, une diversité trop homogène
Par Philippe Douroux et Maryam El Hamouchi
(Libération, 23 janvier 2017)
Il y a quinze ans, l’Institut d’études politiques de Paris mettait en place une filière pour ouvrir ses portes aux élèves venus de lycées en ZEP. Mais l’an dernier, plus de 40 % des élèves admis par cette filière étaient issus de familles CSP +*. L’établissement s’apprête à prendre des mesures pour tendre vers 100 % de boursiers.
[CSP+ est un sigle qui désigne les catégories socio-professionnelles favorisées en France. Les CSP+ regroupent les chefs d’entreprises, les artisans et commerçants, les cadres, les professions intellectuelles supérieures et les professions intermédiaires ]
Sciences-Po : une diversité trop homogène
Sciences-Po : une diversité trop homogène
Lors de la fête des quinze ans de la filière ZEP d’accès à Sciences-Po Paris, à la mi-décembre, il n’a pas été question de ce chiffre un peu gênant : plus de 40 % des élèves admis à l’Institut d’études politiques (IEP) via la convention d’éducation prioritaire (CEP, son nom officiel) sont issus de familles CSP +. Certes, les sociologues rangent dans cette catégorie socioprofessionnelle supérieure les patrons du CAC 40 comme les travailleurs indépendants ou les professions libérales, recouvrant des réalités sociales très diverses. Mais sur un groupe de 163 élèves admis rue Saint-Guillaume en juillet 2016, on passe même rapidement de 40 %, le chiffre de la direction de Sciences-Po, à celui de 45 % obtenu de bonne source par Libération et que dément l’IEP. Même si un flou entoure cette statistique car elle est basée sur du «déclaratif» d’étudiants qui, parfois, surévaluent la catégorie socioprofessionnelle de leurs parents, l’objectif de mixité sociale imaginé il y a quinze ans avec le CEP semble quelque peu dévoyé.
Mis en place par Richard Descoing en 2001, le dispositif devait permettre d’élargir le recrutement aux lycéens issus de catégories sociales modestes ou défavorisées en s’appuyant sur des établissements classés zone d’éducation prioritaire, les ZEP. Si plus de 40 % des étudiants appartenant à des familles CSP + entrent grâce à la fenêtre ouverte par la filière CEP, cela s’appelle un biais, ou un échec de l’ambition de mixité affichée initialement. Avec un sens de la formule qu’on n’apprend qu’à Sciences-Po Paris, Bénédicte Durand, nouvelle doyenne du collège universitaire chargée de veiller aux règles d’accès à Sciences-Po, évoque «un élément d’attention». En clair, il y a un sérieux problème qui justifie de trouver des solutions, d’autant que le niveau monte de 20 % en 2001 (17 élèves), à 36 % en 2009-2010, et à plus de 40 % en 2016. On roule à contresens : la machine à produire de la diversité fabrique de l’homogénéité.
Machine caricaturale
Au début des années 2000, Richard Descoings, le patron de l’école, s’inquiète de voir des élèves tous pareils, venant des mêmes établissements, situés dans les mêmes quartiers parisiens. Henri-IV, Louis-le-Grand, Victor-Duruy pour le public, Stanislas, Saint-Louis de Gonzague, l’Ecole alsacienne pour le privé, tous implantés dans les IVe, Ve, Vle, VIIe et XVIe arrondissements de Paris. Une machine caricaturale qui donne raison à Pierre Bourdieu, l’auteur de la Reproduction, qui dénonçait en 1970 une société figée dans laquelle les fils de prof deviennent prof. Les sociologues des riches, le couple Pinçon-Charlot notamment, parlent des «ghettos du gotha».
Il y a comme urgence à fluidifier tout ça. A son échelle, Richard Descoing s’y emploie à l’époque et propose de changer radicalement les choses en créant une filière d’accès taillée sur mesure pour les lycées d’au-delà du périph situés dans des quartiers défavorisés. Des conventions sont signées avec sept lycées parmi lesquels Jean-Zay, à Aulnay-sous-Bois, Auguste-Blanqui de Saint-Ouen, tous deux en Seine-Saint-Denis, ou le lycée Maupassant de Colombes (Hauts-de-Seine). L’audace va jusqu’à inclure dans la liste le lycée Poncelet de Saint-Avold et Félix-Mayer de Creutzwald en Moselle. L’examen écrit et le grand oral sont remplacés par la présentation d’un mémoire d’une quarantaine de pages portant sur une question d’actualité (validé par un jury au sein du lycée) et un oral d’une vingtaine de minutes passé en juin dans les locaux de l’IEP, à Paris. A charge pour les établissements scolaires de mettre en place des ateliers Sciences-Po pour préparer les candidats pendant la terminale. A l’époque, tout le monde hurle à la démagogie, de l’UNI (le très droitier syndicat étudiant) à l’Unef-ID ou SOS Racisme. Mais Richard Descoings tient bon.
Douaniers sociaux
En quinze ans, 1 611 étudiants, issus de 106 lycées situés dans 19 académies, ont fait leur entrée à Sciences-Po Paris par la filière CEP, et tout le monde la reprend peu ou prou. D’où sortent alors ces «plus de 40 %» de «faux CEP» de Sciences-Po, ces contrebandiers de la mixité sociale ? De bonne ou de mauvaise foi, les lycées partenaires ont laissé venir à eux des élèves qui n’auraient sans doute pas dû avoir accès aux ateliers Sciences-Po. Pour les proviseurs de lycées qui se trouvent à Sarcelles (Val-d’Oise), Montreuil, Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) ou Roubaix (Nord), l’étiquette Sciences-Po permet d’attirer des enfants qui seraient partis ailleurs dans l’enseignement public ou dans le privé et donc de maintenir dans leur établissement une mixité sociale. D’où leur mansuétude, à laquelle s’ajoute la réticence des professeurs à refuser l’accès des ateliers Sciences-Po a des non-boursiers. Si l’objectif est de permettre aux uns de franchir les frontières sociales dans un sens, les enseignants se voient mal jouer aux douaniers sociaux en interdisant la présence d’un fils de prof ou de médecin dans ces ateliers. Ce qui explique les 40 % d’élèves CSP + venant de lycées situés en ZEP et le dévoiement de l’objectif fixé à l’époque.
Alors que faire ? Pas la révolution. On fait ce qu’on sait faire dans le temple de la pensée progressiste : examiner la situation, la décortiquer et écrire un document récapitulatif qui sera débattu pour déboucher sur un plan d’action. C’est presque fait. Bénédicte Durand parle d’une «phase 2» de la filière CEP dont l’objectif sera bien de passer de 60 % de boursiers de l’enseignement secondaire (1) à 100 %. Si le dispositif de Sciences-Po Paris a été beaucoup copié, l’institution est, cette fois, allée voir ailleurs pour trouver des idées.
Le Programme d’études intégrées (PEI) mis en place par les Sciences-Po dits du «concours commun» (2), avec qui l’IEP de Paris partage le nom mais qui restent indépendants, a été décortiqué. Depuis bientôt dix ans, les sept IEP ont choisi d’accompagner les élèves boursiers du second degré pour leur permettre de passer le concours ouvert à tous. Initié par Pierre Mathiot, alors directeur de Sciences-Po Lille en 2007, le PEI prévoit un tutorat par un élève de Sciences-Po, une plateforme en ligne qui propose des cours sur les épreuves du concours, des conseils méthodologiques, des devoirs à rendre à raison d’un par mois environ, des sessions d’accompagnement à Sciences-Po et un concours blanc. A charge pour les lycées de bâtir des ateliers pour suivre les élèves. Le programme a attiré l’attention de Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education nationale, qui a nommé Pierre Mathiot délégué ministériel aux parcours d’excellence, avec pour mission d’étendre le PEI à l’ensemble du territoire national et à un maximum de grandes écoles. «Depuis un an, nous élaborons une politique publique nationale à partir de l’expérience PEI. Ma mission est d’inscrire les collèges REP - le réseau d’éducation prioritaire - dans des programmes d’accompagnement par un établissement supérieur. Cela représentera 1 000 collèges d’ici un an. Les quatre années suivantes, il s’agira de poursuivre cette intégration en accompagnant les élèves durant leurs années au lycée. L’objectif est de mettre en place un continuum d’accompagnement des élèves, du collège à leur entrée dans l’enseignement supérieur», plaide Pierre Mathiot.
A chacun son concours
De son côté, Sciences-Po Paris s’engage dans une voie parallèle en démarrant, en juillet, un plan d’encadrement d’élèves boursiers à partir de la seconde avec une plateforme internet dédiée, un tutorat en ligne et deux campus annuels de huit jours, l’un en été, l’autre au cours de l’année scolaire… Mais il n’est pas question de toucher à la procédure spécifique CEP. A chacun son concours avec le risque de l’exclusion de ceux que l’on veut inclure.
Longtemps, à la cafétéria du sous-sol de Sciences-Po se trouvait une grande table ovale. Elle servait de point de rassemblement aux élèves issus du CEP. Elle était évidemment dans l’ombre… La «table des CEP» a disparu, tout comme les poufs qui appelaient la sieste. D’après plusieurs étudiants admis par cette filière, le sentiment d’exclusion s’estompe. Il reste toujours une difficulté à aller vers les autres sans avoir le sentiment de renier d’où l’on vient, mais il semble admis que si les filières d’accès sont différentes, cela ne fait que réduire la longueur du chemin à parcourir entre Saint-Denis et le grand amphi Boutmy.
(1) Si l’on considère les bourses de l’enseignement supérieur gérées par le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous), le taux des élèves boursiers s’élève à 66 % pour la filière CEP. 26 % de l’ensemble des étudiants de Sciences-Po Paris bénéficiaient d’une bourse du Crous.
(2) Aix-en-Provence, Lille, Lyon, Rennes, Saint-Germain-en-Laye, Strasbourg et Toulouse. Bordeaux et Grenoble organisent des concours d’entrée séparés.
VOCABULAIRE:
- Cours, classe de rattrapage, permettant à un élève de rattraper son retard scolaire.
- Rattraper: to catch up
*
DEVOIRS POUR VENDREDI
POUR VENDREDI
- Continuer à travailler le vocabulaire de la semaine
- Synthétiser le prélude
- Regarder attentivement les documents sur le débat autour de la discrimination positive, et faire l'exercice proposé.
*
PRÉLUDE;
LE COMMUNAUTARISME
En
France, il est courant d’opposer l’universalisme républicain à un
communautarisme qui serait le fait de minorités, le (mauvais) modèle
américain multiculturaliste, menacerait notre sacro-saint « modèle
républicain d’intégration ».
Dans notre pays, la
notion même de minorité fait l’objet d’un rejet, la France refusant de
signer les traités internationaux les mentionnant, qu’elles soient
religieuses, ethniques, linguistiques ou culturelles. Elle ne reconnaît
officiellement que des citoyens nationaux et des étrangers parmi
lesquels sont distingués les ressortissants européens. Lorsqu’elles
cherchent à se réunir, les minorités voient leurs initiatives
disqualifiées et accusées de « communautarisme ». Deux Noirs ou trois
Arabes qui tentent de réaliser quoi que ce soit ensemble, « complotent »
forcément pour remettre en cause l’ordre républicain. Nier les
minorités revient pourtant souvent à nier les discriminations. C’est ce
que dénonçait Jean-Paul Sartre, pour qui le majoritaire paternaliste,
qui prétend aider le minoritaire à lutter contre le racisme, est incarné
par le « démocrate ». Celui-ci « a la crainte que le Juif acquière une
“conscience juive” » et nie « la réalité de la question juive, il veut
“l’enfourner dans le creuset démocratique” ». Il interdit au minoritaire
de se penser comme tel et cherche à l’inclure de force dans
l’indifférenciation de l’universel, à l’assimiler. En résumé, quand «
l’antisémite reproche au Juif d’être juif, le démocrate lui reprocherait
volontiers de se considérer comme juif». Le plus frappant, c’est que les
« communautés » stigmatisées par l’accusation d’antirépublicanisme
n’existent pas ! Une association peut regrouper des personnes noires non
pas au nom d’une appartenance communautaire mais d’un même vécu : celui
d’être noir en France. Par ailleurs, les termes « communautaire » et «
communautariste » sont souvent confondus : le communautarisme est une
démarche politique visant au séparatisme. Or, que réclament les groupes
communautaires sinon l’inclusion dans la République ?
Étrangement,
les regroupements communautaires ne sont pas toujours décriés, ils font
même l’objet d’un double discours. Les offensives anti-communautaristes
visent en particulier les personnes noires ou originaires du Maghreb.
Celles d’origine portugaise, chinoise ou de confession juive – ou même
les Auvergnats dont l’organisation sociale, économique ou culturelle
souvent marquée par l’appartenance communautaire est très visible dans
la sphère publique – sont, elles, épargnées de toute critique. A-t-on
déjà entendu quelqu’un protester contre les défilés célébrant le Nouvel
An chinois à Paris ? Il suffit pourtant que quelques malheureux drapeaux
algériens soient brandis au même endroit pour que l’indignation soit
généralisée. Quant au communautarisme le plus efficace, celui qui est
blanc et masculin, qui contrôle les sphères de pouvoirs économique,
médiatique et politique, et qui interdit à toutes les minorités
d’accéder à ces cercles, celui-là ne semble pas déranger grand monde.
Que
n’a-t-on pas entendu sur l’horrible « repli communautaire » qui menace
nos banlieues ! Mais que vient faire ici un terme militaire (le repli
étant la retraite des troupes) dans une histoire d’identité ? Comme Amin
Maalouf l’observait : « Lorsqu’on sent sa langue méprisée, sa religion
bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affichant avec ostentation
les signes de sa différence. » La sociologue Christelle Hamel décrit
effectivement un processus expliquant les comportements de retrait
observé chez certains jeunes Français d’origine étrangère qui,
confrontés à l’échec social et professionnel, nourrissent une véritable «
rage » à l’égard de la société et rejettent en bloc « la société, les
riches, les puissants, l’État, la justice, la police, le système
scolaire, les médias, tout ce qui à leurs yeux les opprime et les
cantonne dans la marginalité. ». Ce processus de « ségrégation
réciproque » est semblable à celui que l’on observait dans des bandes
d’adolescents dans les années 1960-1970. Ce phénomène social n’a donc
rien de nouveau, ni de propre à une culture « étrangère ».
Désillusionnés
par le traitement que leur réserve la République, certains jeunes
cherchent dans leurs origines de la matière pour se composer une
nouvelle identité et des bases sur lesquelles former un groupe de
confiance. La « recomposition identitaire » consiste alors à piocher
dans sa culture d’origine réelle ou supposée des éléments propres à nous
construire en tant que minorité, ce qui permet d’éviter les situations
potentiellement discriminantes. Lors de sa visite en France en 2007, Gay
McDougall, l’experte indépendante des Nations unies, a constaté dans
son rapport « une ségrégation de fait » dans les banlieues les plus
pauvres où les minorités visibles sont fortement concentrées, ce qui
traduit l’absence de volonté de la puissance publique d’assurer le «
mélange » des populations. Les offices publics de logements sociaux ont
longtemps pratiqué et pratiquent encore la ségrégation. Sous prétexte de
permettre aux minorités de vivre avec les « leurs », ces instances
dépendant de l’État ont organisé de véritables enclaves aboutissant à la
création de quartiers dénoncés ensuite comme des « ghettos
ethniques». Aujourd’hui, le phénomène de gentrification modifie le visage
des quartiers populaires. Les « bobos » sont de plus en plus nombreux à
s’installer dans ces quartiers dont on vante les vertus « métissées ».
Pourtant, leur stratégie scolaire montre que la volonté de cohabitation
n’est qu’une façade : il suffit de comparer la composition sociale et
ethno-raciale des écoles à celle des quartiers pour s’apercevoir que le «
communautarisme » tant dénoncé n’est en réalité le fait de ceux que
l’on accuse…
(Rokhaya Diallo, Racisme mode d'emploi, 2011)
POUR ALLER PLUS LOIN:
- Gros plan sur la notion de Communautarisme au bas de page.
- Lire le portrait "Rokhaya Diallo, l’antiraciste qui divise" en bas de bage.
*
DÉBAT:
DISCRIMINATION POSITIVE,
CHANCE OU RACOLAGE ÉLECTORAL?
DÉBAT:
DISCRIMINATION POSITIVE,
CHANCE OU RACOLAGE ÉLECTORAL?
Pendant la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron se
positionnait en faveur de la discrimination positive; selon quel
raisonnement?
Pour les quartiers, c’est une politique je dirais de discrimination positive, que j’assume totalement. C’est-à-dire, dans les quartiers les plus difficiles, j’assume de diviser par deux le nombre d’élèves par classe en CP, CEA, et pas d’enlever un ou deux élèves simplement. J’assume de dire: c’est un terrain de reconquête absolue. Et donc si on veut , si on veut casser la déprise, si on veut justement réussir ce à quoi je crois, c’est-à-dire le visage du patriotisme français au vingt et unième siècle, le patriotisme français je ne laisserai pas le Front National le prendre. Certains quartiers se sont enfermés dans le communautarisme parce qu’on ne leur a plus permis de réussir et d’avoir de vraies trajectoires. Et donc j’accompagne cette politique de fermeté en matière de laïcité, de tolérance zéro en matière d’insécurité et de tout communautarisme avec une politique volontariste de reconquête de la République dans les quartiers qui sont les plus en difficulté. Celles et ceux qui ont sombré dans le terrorisme islamiste, et là dessus je marque une différence fondamentale sur le plan lexical, philosophique et stratégique avec François Fillon qui parle d’un terrorisme islamique. Je pense que c’est une confusion mentale grave qui nourrit le climat de guerre civile.
Vocabulaire:
- les quartiers: 1) neighborhoods 2) tough neighborhoods (= banlieues)
- assumer qqch: to take responsability for sth
- une reconquête: reconquest, recapture, recovery
- le communautarisme: communautarianism
- la déprise: abandonment
- le patriotisme: patriotism
- le visage: face
- la fermeté:firmness
- la laïcité: secularism
- Que pensez vous de cette association entre discrimination positive et patriotisme (« le visage du patriotisme français »).
- Le champ lexical est intéressant: reconquête (x2), fermeté, tolérance zéro, politique volontariste, terrorisme, guerre civile.
- Remarquez les gestes: quel est le message?
*
LE DÉBAT TÉLÉVISÉ
*
GROS PLAN:
LA NOTION DE COMMUNAUTARISME
LE DÉBAT TÉLÉVISÉ
Qui est Natacha Polony?
- Natacha Polony (née en 1975), est une journaliste et essayiste française, spécialisée dans l'éducation et les questions sociétale.
- Elle a été chroniqueuse de télévision dans On n'est pas couché sur France 2 de 2011 à 2014, et dans le Grand Journal sur Canal+.
- En 2011, elle publie aux éditions Mille et une nuits Le pire est de plus en plus sûr : Enquête sur l'école de demain, essai sur les conséquences des réformes infligées par la droite et la gauche au système scolaire et sur les risques qui en résultent, d'implosion sociale et politique et de destruction de la Nation.
- Elle tient la revue de presse dans la matinale d'Europe 1 de septembre 2012 à juin 2017.
- Pendant les débats sur la mariage pour tous, elle est favorable à l'adoption des enfants par des couples homosexuels, ainsi qu'à l'amélioration du pacte civil de solidarité, mais se prononce contre le concept de mariage homosexuel qu'elle estime « contre nature » dans un article du Figaro et déclare sur le plateau de l'émission On n'est pas couché que « le mariage, c'est l'union d'un homme et d'une femme, il se trouve que la nature fait que c'est comme ça ».
- Commentant son travail de chroniqueuse sur Europe 1 à la rentrée 2012, Arrêt sur images estime qu'elle livre « un regard de droite » et qu'« elle a gardé ses réflexes de chroniqueuse conservatrice ». Libération considère également qu'elle « expose ses points de vue droitiers » ; Télérama, qu'elle livre une revue de presse très « marquée à droite », ajoutant qu'elle est devenue la « chef de file, comme Ivan Rioufol ou Élisabeth Lévy, de la pensée conservatrice, voire néoréac, libérée par les années Sarkozy ».
- Elle a dirigé l'émission Polonium sur la chaîne Paris Première de 2015 à 2017.
- En juin 2017, Paris Première lui signifie l'arrêt de son émission Polonium et Europe 1 celui de sa revue de presse dans la matinale ainsi que sa participation à deux autres émissions, Médiapolis, et Le débat d’Europe Soir.
- En 2017, elle lance une web TV baptisée « Polony TV ».
- Se reconnaissant dans la mouvance du gaullisme et dans des idées souverainistes, elle se déclare plutôt antilibérale et favorable à la décroissance. Elle se reconnaît également comme « réactionnaire », mais « absolument pas dans le clivage gauche-droite ».
- « Je dénie à certains le droit de juger qui est de gauche et qui est de droite, car c’est pour eux une façon de dire “dans le camp du bien” ou “dans le camp du mal”. Ils qualifient, contre leur gré, des gens comme n’étant pas de gauche, donc comme étant de droite, donc comme étant “méchants”. Ces gens ont réduit la gauche à sa définition la plus infime : un progressisme qui défend l’extension indéfinie des droits individuels. Ils ont oublié tout ce que la gauche incarne de luttes sociales, de méfiance vis-à-vis de l’accumulation de capital. Ils font des questions sociétales le seul critère, pour faire oublier qu’ils ont définitivement abandonné la problématique économique. Ils se sont ralliés au capitalisme et pas à n’importe lequel : au capitalisme financier tel qu’il existe aujourd’hui. » — Natacha Polony.
*
POLONIUM, "Discrimination positive, chance ou racolage électoral?
(Paris Première, Mars 2017)
(Paris Première, Mars 2017)
EXERCICE:
Regarder attentivement ce débat sur la discrimination positive ci-dessus.
- Résumer et analyser le débat en deux temps:
- 1) de façon chronologique (thèmes abordés, thèses défendues)
- 2) puis de façon synthétique:
- quelle est la position de chacun.e?
- quels sont les arguments employés?
- merci d'étudier aussi le ton, les postures, l'"ethos" de chaque participant.e
- Analyse personnelle:
- qui trouvez vous le plus convaincant.e? pourquoi?
- quels sont les arguments les plus efficaces? les moins efficaces? pourquoi?
- Merci de déposer votre synthèse/analyse dans votre dossier personnalisé sur Google Drive
- Intitulé: "11_Polonium_Synthèse_Analyse"
INTERVENANT.E.S
Malika Sorel-Sutter,
Essayiste, auteur.e d'une tribune contre la proposition Macron d'introduire la discrimination positive dans le système scolaire français
Essayiste, auteur.e d'une tribune contre la proposition Macron d'introduire la discrimination positive dans le système scolaire français
Elizabeth Levy
fondatrice et directrice de la rédation du magazine Causeur
Lire un de ses articles sur "le totalitarisme féministe" ICI
fondatrice et directrice de la rédation du magazine Causeur
Lire un de ses articles sur "le totalitarisme féministe" ICI
François Lamy:Ancien Ministre de la Ville du gouvernement Ayrault (2012-2014), député de l'Essonne.
Louis-Georges Tin, Président du CRAN
GROS PLAN:
LA NOTION DE COMMUNAUTARISME
- « Le communautarisme est défini par ses critiques comme un projet sociopolitique visant à soumettre les membres d'un groupe défini aux normes supposées propres à ce groupe, à telle communauté, bref à contrôler les opinions, les croyances, les comportements de ceux qui appartiennent en principe à cette communauté. » (Pierre-André Taguieff)
- En France, le terme s'emploierait de manière péjorative et généralement idéologique pour désigner une sorte de menace qui pèserait sur la nation et les droits de l'homme, et qu'on oppose de façon équivoque autant au républicanisme qu'à la laïcité, au nationalisme, à l'universalisme ou à l'individualisme1.
- « Si le nationalisme est une obsession de la Nation, le communautarisme est une obsession de la communauté. » (Gil Delannoi, chercheur au CEVIPOF)
- Le communautarisme place une communauté hiérarchiquement au-dessus des autres et exige une forte cohésion de ses membres dans la quasi totalité des aspects de leur vie. S'y ajoute une différenciation compétitive voire combattante avec d'autres entités nationales ou communautaires.
- En France, le mot « communautarisme » était quasiment absent dans la presse jusqu'en 1994. Selon Fabrice Dhume, entre 1994 et 1995, la fréquence du terme dans les dépêches AFP est multipliée par 15 ; puis entre 2001 et 2002, la moyenne annuelle est encore multipliée par 7. Selon Fabrice Dhume, l'année 1995 correspond à l'affaire Khaled Kelkal ; et l'année 2001 aux attentats du World Trade Center à New York. Dans ces deux cas, la notion de “communautarisme” est liée à la réalité du terrorisme islamiste. Selon ce chercheur, si le terme est au départ surtout appliqué à des musulmans, il est rapidement appliqué dans certains discours politiques et médiatiques également à d'autres situations et d'autres communautés (noires, asiatiques...etc), mais quasiment toujours dans un sens péjoratif2.
- Pour les républicains, le communautarisme remet en cause l’espace public neutre, et empêche l’individu de se définir ou de se redéfinir: une fois membre d’une communauté, il devient difficile d’en sortir.
- Cyprien Avenel dans « sociologie des quartiers sensibles » considère que sont considérées souvent à tort comme communautaires des personnes issues de l'immigration où enfants d'immigrés. Il démontre que « plus on est pauvre, plus on est isolé socialement et plus l'univers de sociabilité se ferme au lieu de résidence ». Il parle alors de « sociabilité contrainte » pour expliquer la tendance en particulier des « jeunes de quartier » à rester ensemble. En réalité, bien qu'englobés de façon très large comme « communauté arabo-musulmane » ou « immigrés », ces groupes sont très hétérogènes, que ce soit dans leur façon de vivre l'islam (la majorité des 2e générations n'étant pas pratiquante) ou encore dans leurs origines et trajectoires sociales.
- Si Isaiah Berlin défend une théorie où dans le cas où deux cultures se rencontrent, soit l'une cède le pas à l'autre (assimilation) soit les deux fusionnent (intégration), Gil Delannoi ajoute l'hypothèse négative : celle de la perte de la culture d'origine sans adhésion à la nouvelle culture. La ségrégation spatiale des couches populaires issues de l'immigration et les diverses discriminations (au faciès, à l'embauche, etc.) les confinant dans un espace de sociabilité réduit, ils ne peuvent accéder à la culture française, et en même temps, pour les enfants nés en France de parents immigrés, ils n'ont plus que des restes lointains de la culture de leurs parents.
- Le terme a été critiqué pour son usage jugé tendancieux pouvant servir à légitimer un discours raciste : le « communautariste », c'est toujours l'autre, une figure pathologique composite pointée du doigt comme une sorte d'ennemi de la nation. Selon le sociologue Fabrice Dhume, l'usage de ce mot révèle une forme subtile de nationalisme: il sous-entend que la seule communauté valable serait pour lui, la communauté nationale, et que les autres communautés seraient une menace à l'hégémonie du groupe majoritaire et dominant.
- Ainsi, si Laurent Lévy, auteur d'un ouvrage intitulé Le spectre du communautarisme, le mot « communautarisme » se définit avant tout en creux, en définissant ce que les critiques du communautarisme condamnent quand ils se servent de ce mot. Si le mot communautarisme peut rencontrer des réalités sociales avérées, ce n’est le plus souvent pas dans l’un de ces sens qu’il est employé, mais plutôt dans le sens de ceux qui condamnent le communautarisme. « Le « communautarisme » n’existe pour l’essentiel que comme figure de ce qu’il faut rejeter. »
- De même selon Pierre-André Taguieff : « le « communautarisme » est d'abord un mot qui, dans le discours politique français depuis une quinzaine d'années, fonctionne ordinairement comme un opérateur d'illégitimation » et « le communautarisme est défini par ses critiques comme un projet sociopolitique visant à soumettre les membres d'un groupe défini aux normes supposées propres à ce groupe, à telle communauté, bref à contrôler les opinions, les croyances, les comportements de ceux qui appartiennent en principe à cette communauté ». Il avance ainsi : « Le terme « communautarisme » est utilisé, surtout en langue française (depuis les années 1980), pour désigner avec une intention critique toute forme d'ethnocentrisme ou de sociocentrisme, toute autocentration de groupe, impliquant une autovalorisation et une tendance à la fermeture sur soi, dans un contexte culturel dit « postmoderne » où l'« ouverture », et plus particulièrement l'« ouverture à l'autre », est fortement valorisée… »
- Selon la sociologue Sylvie Tissot, le terme est constamment utilisé pour désigner des minorités ethniques ou religieuses, mais jamais l’entre-soi bourgeois, blanc et masculin qui structure largement le monde des décideurs économiques et politiques. Elle souligne également ce paradoxe : la « communauté » se voit « parée de toutes les vertus quand elle est nationale, et elle appelle une allégeance, un amour, un dévouement impérieux et exclusifs (un « bon communautarisme »). Elle devient suspecte dès qu’elle est régionale, sociale, sexuelle, religieuse, ou plus précisément dès que, sous ces différentes modalités, elle est minoritaire. ».
- Pour de nombreux militants LGBT, il est indu de reprocher aux minorités discriminées leur « communautarisme » puisqu'elles sont précisément exclues par le groupe majoritaire. Selon Yohann Roszéwitch, ex-président de SOS homophobie: « Les accusations de communautarisme sont fréquentes de la part des opposants à l'égalité des droits. Moi je n’emploie pas le terme communautarisme. »
- SOURCE: WIKI
*
Qui a peur du communautarisme ?
Réflexions critiques sur une rhétorique réactionnaire
(Sylvie Tissot, mars 2016)
A
l’heure où des attentats tuent à nouveau, à Bruxelles cette fois-ci, et
où l’impudence, l’opportunisme politique et l’ignorance crasse du monde
social se conjuguent pour que soit incriminé, une fois de plus, le
fameux et nébuleux « communautarisme », par la bouche notamment du
ministre socialiste Michel Sapin,
il n’est pas inutile de revenir sur ce terme communautarisme, son
histoire, son caractère inconsistant théoriquement et pernicieux
idéologiquement.
«
Rien n’est plus subversif de l’ordre républicain que le
communautarisme, dont le voile est l’étendard. », Jean-Claude Guibal,
député UMP [1]
«
Le voile islamique à l’école ne constitue, cela va de soi, que le totem
du communautarisme. Il implique directement la revendication d’une
identité religieuse qui n’a pas sa place à l’école publique, voire –
cela dépend des ressorts véritables des jeunes filles concernées – une
volonté de différenciation, incompatible à coup sûr avec les principes
jumeaux de la laïcité et de l’intégration. », Alain Duhamel,
éditorialiste [2]
Au
soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2012 en France,
Jean-François Copé, secrétaire général de l’Union pour un mouvement
populaire (UMP), a dénoncé le « droit de vote des étrangers », promis
par le candidat socialiste François Hollande, comme un « droit de vote
communautariste ». Quelques semaines auparavant, le ministre de
l’Intérieur Claude Guéant (UMP) avait explicité ce lien entre droit de
vote et communautarisme en invoquant les risques de voir, en cas
d’élection d’étrangers dans les conseils municipaux, des écoles servir
de la viande halal aux enfants.
L’un des principaux tracts du président sortant Nicolas Sarkozy reprenait d’ailleurs la thématique :
« Une France forte c’est une France qui dit non au communautarisme :
–
avec Nicolas Sarkozy nous refusons le droit de voter et d’être élu pour
les étrangers extracommunautaires proposé par François Hollande ;
–
donner le droit de vote aux étrangers, c’est prendre le risque de
soumettre les maires à des pressions communautaires : créneaux horaires
pour les femmes dans les piscines municipales, personnel voilé dans les
crèches. »
Quiconque
découvrirait, hors contexte, ces citations, n’y comprendrait assurément
rien. Le paradoxe est en effet complet : pour lutter contre un fléau
nommé « communautarisme », dont on peut supposer à bon droit qu’il
s’agit d’un repli excessif et dangereux sur sa « communauté », voire
d’une exclusion des « extracommunautaires », on affirme qu’il faut
exclure des « extracommunautaires » de la citoyenneté ! Quant au rapport
avec la mixité des piscines ou les repas de cantine, il ne va pas de
soi.
C’est
cette confusion qu’il s’agit ici de démêler, en resituant le contexte
et la genèse sociohistorique du discours anticommunautariste et en
examinant son usage pour décrire la situation des « banlieues »
françaises. Une fois dégagés les soubassements idéologiques et
politiques de ces manœuvres rhétoriques, leur propos réel apparaît
clairement.
Un discours de stigmatisation
Mais qu’est-ce, d’abord, que le communautarisme ? Fait marquant déjà souligné par de nombreux auteurs [3]
: personne ne s’en réclame. Le communautariste, c’est toujours l’autre.
Nous avons affaire à une catégorie polémique, visant à disqualifier un
adversaire. Comme l’a relevé Fabrice Dhume, analysant un important
corpus de productions journalistiques et politiques :
La
sémantique ne laisse pas de doute : l’idée de « communautarisme »
repose sur une lecture réactionnelle, qui dénonce inlassablement le «
risque », la « dérive », la « menace ». […] C’est l’antithèse du «
Progrès » (« rétrograde », « passéiste », « repli »). C’est
l’incarnation du Mal lui-même, dans sa version morale et religieuse,
mais aussi médicale : « plaie », « cancer », « abcès », « gangrène ».
[…] Face à « l’ordre républicain », les « communautaristes » «
s’opposent », « réclament », « revendiquent », « profitent », «
contestent », « provoquent », « perturbent ». [4]
Cette
« perturbation » s’enracine, toujours selon le discours
anticommunautariste dominant, dans un attachement trop intense ou trop
exclusif à une « communauté », c’est-à-dire à une appartenance dite «
primaire », en générale culturelle, nationale, régionale, ou plus
souvent raciale ou religieuse – mais on parle aussi du communautarisme
homosexuel.
La
manifestation concrète de ce « communautarisme » est de deux ordres :
repli, voire sécession (la complaisance dans un « entre-soi » exclusif,
le refus de la « mixité ») ; ou conflictualité et revendication (la
demande de droits ou de passe-droits spécifiques, adaptés à un
particularisme). Ces éléments de définition, nous allons le voir, ne
sont pas sans poser des problèmes.
Mais,
auparavant, soulignons un autre fait remarquable : la très grande
jeunesse du concept même de communautarisme. Inexistant il y a vingt
ans, apparu pour la première fois dans un dictionnaire en 1997, le mot
est aujourd’hui sur toutes les lèvres. C’est en 2005, à l’issue d’une
année dominée par la polémique sur le « voile à l’école », puis par
celle sur l’« œuvre positive » de la tutelle coloniale, que le terme
s’impose dans le débat public.
Comme
le souligne Fabrice Dhume, « son occurrence comme mot clé sur le moteur
de recherche Internet Google est passée de 91 100 au 3 mai 2005 à 634
000 au 30 mars 2006, et 1 030 000 au 3 mai 2007 » [5].
Tout
laisse donc penser que, loin de refléter des évolutions notables au
sein de la société française (qu’elles soient d’ordre politique, social
ou territorial), l’irruption du mot « communautarisme » traduit la
manière dont les débats publics se sont structurés en France dans les
années 2000 sur les questions de l’immigration, du passé colonial ou de
l’islam. Pourtant, avant de dégager les fondements idéologiques de son
usage, revenons sur les populations auxquelles le terme semble le plus
appliqué : les habitants des « banlieues ».
Un repli communautaire en banlieue : quels critères ?
La
publication en juillet 2004 d’un rapport de la Direction centrale des
renseignements généraux (DCRG), abondamment médiatisé, marque un moment
clé de l’imposition de la rhétorique du « communautarisme ». Rédigé à
partir d’une enquête sur les « quartiers sensibles surveillés », il
conclut à la montée en puissance d’un phénomène de « repli communautaire
» [6].
Ce
dernier est évalué à partir de huit critères, sur lesquels nous
reviendrons : un nombre important de familles d’origine immigrée, «
pratiquant parfois la polygamie » ; un « tissu associatif communautaire »
; la « présence de commerces ethniques » ; la « multiplication des
lieux de culte musulman » ; le port d’« habits orientaux et religieux » ;
les graffitis « antisémites et anti-occidentaux » ; l’existence, au
sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant
pas français ; la « difficulté à maintenir une présence de Français
d’origine ».
Ce
qui frappe, c’est d’abord la manière dont on se focalise sur des
comportements et des mentalités jugés mauvais, en lieu et place de toute
compréhension des logiques sociales à l’œuvre dans ces quartiers. On
peut légitimement s’étonner, par exemple, de l’importance accordée à des
questions comme les habitudes alimentaires (« ethniques » ou pas, halal
ou pas) ou vestimentaires (« laïques » ou pas), qui paraissent
dérisoires face à la persistance du chômage et de la précarité :
rappelons simplement qu’en 2010 le taux de chômage dans lesdites Zones
urbaines sensibles (ZUS) a progressé de 2,3 points par rapport à 2009,
pour atteindre 20,9 % [7]
(contre 9,4 % en moyenne nationale). De fait, le souci du « repli »
exclut de sa focale les phénomènes qui, pourtant, frappent de plein
fouet les territoires étiquetés « hors de la République », comme la
crise économique et le creusement des inégalités sociales.
En
d’autres termes, s’il importe de pointer le renforcement de la
ségrégation socioéconomique et sans doute raciale, la désigner sous le
label du « communautarisme » en occulte les causes. Ainsi, le rapport
des Renseignements généraux de 2004 évoque la concentration des «
familles d’origine immigrée », mais sans jamais expliquer ce qu’elle
doit aux politiques de logement : d’abord l’exclusion des immigrés du
logement social pendant des décennies, ensuite l’accent mis sur
l’accession des classes moyennes à la propriété (qui délaissent alors
les grands ensembles), et enfin le désengagement de l’État dans la
construction et la réhabilitation du logement social [8].
Interpréter
le nombre de classes d’école regroupant des primo-arrivants comme un
phénomène problématique imputable au « repli » des concernés revient
également à passer sous silence les origines politiques de la
concentration spatiale des populations immigrées dans les quartiers
périphériques. L’insuffisante adaptation du système scolaire aux vagues
successives de la massification est par ailleurs tue, au profit d’une
focalisation sur l’effet déstabilisateur des élèves étrangers.
Dès
2004 dans ce rapport des Renseignements généraux, et de façon
croissante depuis, la question de l’islam se fait centrale. Au début de
l’année 2011, les débats se sont ainsi focalisés sur les « prières de
rue », fréquemment dénoncées comme une entreprise délibérée d’occupation
de l’espace public par des fanatiques, bref : comme une « offensive
communautariste ». La même année, les résultats d’un rapport sur l’islam
dans les banlieues [9]
ont été interprétés de façon alarmiste comme une montée du
communautarisme : « Banlieues, islam : l’enquête qui dérange », titrait
le journal Le Monde le 4 octobre 2011.
Mais
de quoi parle-t-on réellement ? La présence de lieux de culte musulman
ne peut être considérée comme un critère raisonnable, tout d’abord parce
que la proportion des lieux de culte par pratiquant est dix fois moins
élevée pour les musulmans que pour les chrétiens. La présence de
croyants dans la rue résulte précisément de la difficulté qu’ils
rencontrent pour ouvrir des salles de prière. Surtout, de même que le
mot « islamisme » est utilisé pour désigner des mouvements politiques et
sociaux du monde musulman en insistant sur leur hostilité à l’égard de
l’« Occident » et de la « modernité » [10],
le mot « communautarisme » contribue à jeter la suspicion sur tout
rapport à l’islam (port du voile, religiosité, fréquentation des
mosquées et de leurs réseaux sociaux).
Or
rien ne permet de dire qu’une pratique religieuse ou une religion
exprime, en soi, une hostilité par rapport au reste de la société et une
intolérance vis-à-vis des autres croyants. Gilles Kepel, un des auteurs
du rapport de 2011, souligne d’ailleurs que le recours à l’islam doit
aussi se comprendre comme une tentative, face à la stigmatisation, de
reconstituer une image positive de soi-même. Quant à une autre enquête
portant sur un thème similaire et insistant davantage sur le sentiment
de discrimination vécu par les musulmans, il est symptomatique qu’elle
ait été totalement passée sous silence par la presse, quand elle n’était
pas vivement critiquée [11].
Loin
d’en proposer une évaluation objective, le discours anticommunautariste
tend ainsi à réduire tout phénomène de repli ou d’entre-soi, parmi les
groupes minoritaires, à une manifestation, socialement inexplicable et
moralement inacceptable, de fermeture, d’asocialité, voire de racisme !
Or ces comportements peuvent tout simplement être analysés comme des
manières de s’adapter ou de résister face à une situation difficile ou
un déni de droit.
C’est
par exemple le cas des réseaux associatifs ou du développement des
petits commerces, dans lesquels on peut voir des pratiques de solidarité
ou tout simplement des lieux de rencontre et de convivialité. Plutôt
que d’en faire, comme le rapport des Renseignements généraux de 2004,
l’un des indices funestes du repli communautaire, on pourrait même y
voir autant d’espaces qui permettent de lutter contre la délinquance et
contre le « sentiment d’insécurité », concrètement et sans doute plus
efficacement que les dispositifs les plus répressifs. C’est en somme
une inversion des causes et des effets qui s’opère : le repli est
appréhendé non pas comme une conséquence de la stigmatisation, de la
discrimination et de la relégation spatiale, mais comme une cause, sinon
la cause, de tous les problèmes.
Ce
mauvais procès n’est en réalité pas nouveau. Le même genre de reproche
fut adressé aux Juifs dès le début du XXe siècle, au nom déjà du
vivre-ensemble, de la mixité et de l’« universalisme », ce qui amena
Jean-Paul Sartre à y consacrer de belles pages dans ses Réflexions sur
la question juive (1946). À l’accusation de repli communautaire adressée
aux Juifs, le philosophe oppose une réfutation implacable, qui
s’applique exactement de la même manière aux groupes aujourd’hui visés
par la rhétorique et l’idéologie anticommunautariste – notamment les
musulmans. Si ce repli existe bel et bien, explique-t-il, ses causes
sociales en font un phénomène qui n’a rien de spécifiquement «
communautaire », mais qui se révèle au contraire absolument universel :
c’est le repli stratégique, le réflexe de survie naturel, normal,
légitime, de toute personne subissant une violence et voulant s’en
préserver.
Ensuite, poursuit Sartre, ce phénomène objectivement universel de repli sur un entre-soi par fuite d’un macrocosme social hostile
possède également une dimension universelle, et même universaliste, sur
le plan subjectif : ce que cherchent, trouvent et apprécient les Juifs
dans les moments d’entre-soi qu’ils sont amenés à cultiver, c’est, nous
dit Sartre, le plaisir non pas d’être juifs parmi les Juifs, mais au
contraire d’être enfin homme parmi les hommes, sans que leur soit
renvoyée leur identité juive. L’entre-soi permet ainsi d’échapper aux
assignations identitaires hétéronomes, violentes, permanentes, que
renvoie une société raciste. Rester entre Juifs, c’est avoir l’assurance
de ne pas être perçu comme « un Juif » mais comme un individu à la fois
singulier et semblable. C’est aussi goûter au plaisir de pouvoir enfin
se laisser aller à « être soi-même », sans être obsédé par
l’hyper-réflexivité à laquelle les racisés sont condamnés (« comment, en
tant que Juif, vais-je être perçu si je fais ceci ? », « et si je fais
cela, ne va-t-on pas dire que c’est parce que je suis juif ? »)…
Il
en va évidemment de même aujourd’hui, qu’il s’agisse de l’entre-soi gay
ou lesbien, dans des bars, des espaces festifs et/ou militants ; de
l’entre-soi banlieusard ; de l’entre-soi racial ou de l’entre-soi
musulman ; ou encore de l’entre-soi féminin, celui des groupes
féministes comme celui des « soirées entre copines »… ou des horaires non mixtes dans les piscines !
Un discours policier
Ce
qui frappe ensuite, c’est la dimension policière de la politique
anticommunautariste. Non pas seulement au sens où l’on confie aux
Renseignements généraux le soin de diagnostiquer l’étendue du mal, mais
au sens plus large où Jacques Rancière définit la police : « une gestion
de l’ordre social visant à exclure toute politique », c’est-à-dire tout
dissensus, toute discorde, toute conflictualité et toute visibilité des
« sans-part » que sont les ouvriers, les immigrés, les minorités [12]… Le paradoxe doit être souligné : la
« communauté » se voit parée de toutes les vertus quand elle est
nationale, et elle appelle une allégeance, un amour, un dévouement
impérieux et exclusifs (un « bon communautarisme »). Elle devient
suspecte dès qu’elle est régionale, sociale, sexuelle, religieuse, ou
plus précisément dès que, sous ces différentes modalités, elle est
minoritaire.
Tel est le constat, aussi peu contestable qu’embarrassant politiquement, que fait Louis-Georges Tin :
«
Malgré la vigilance de tous ceux qui sont hostiles aux
communautarismes, et ils sont nombreux, trois communautés fondamentales
échappent à leur critique : celles qui sont liées au travail, à la
famille et à la patrie. […] Toutes les critiques portées contre les
communautés en général pourraient s’appliquer tout autant, sinon plus, à
ces trois-là. […] Elles sont en fait le point de vue, et donc le point
aveugle de toute vision, et notamment de toute vision anticommunautaire.
»
Le
communautarisme minoritaire est en somme perçu comme un facteur de
discorde et de division de la communauté globale telle qu’on la rêve :
organique, harmonieuse, hiérarchisée et soudée comme une entreprise
(Travail) ou comme un clan (Famille), autour d’un référent national
(Patrie) – donc sans politique. C’est ce que révèle aussi la hantise
du « prosélytisme » qui accompagne souvent celle du communautarisme.
Une société où le prosélytisme est en soi diabolisé, c’est-à-dire où
personne ne doit chercher à convaincre l’autre de se ranger à son avis,
est tout simplement une société où l’on ne discute plus, où n’existe
plus de liberté d’expression, d’espace public, de vie politique et
démocratique.
Ici
s’enracine un autre paradoxe à l’œuvre autour de la notion de
communautarisme : le même mot sert alternativement, parfois au sein d’un
même discours, à qualifier (et disqualifier) tantôt un « prosélytisme
», une « offensive » et des « revendications » (outrancières,
déraisonnables, inacceptables), tantôt des phénomènes de « repli »
(régressifs, égoïstes, voire « racistes ») – alors qu’il semble évident
qu’un repli peut difficilement être offensif, prosélyte ou revendicatif…
Mais
la contradiction ultime se trouve ailleurs encore : que ce soit en 1999
pendant le débat autour du PACS, du mariage gay et de
l’homoparentalité, ou ces dernières années à propos des immigrés,
enfants d’immigrés, musulmans et non-blancs, c’est toujours au moment
où des citoyen-ne-s discriminé-e-s et relégué-e-s (banlieusard-e-s,
racisé-e-s, femmes, homosexuel-le-s, lycéennes et étudiantes voilées…)
s’unissent pour revendiquer les mêmes droits et demandent à rejoindre
les autres dans des territoires, des univers sociaux ou des modes de vie
qui leur sont interdits (les centres-villes, les lieux de loisir, le
travail qualifié, le mariage et la parentalité, l’école publique, le
monde associatif et politique, les postes de pouvoir) qu’on les accuse
de se particulariser, de se replier sur eux-mêmes et de diviser la
société française en réclamant des « droits particuliers ».
La
figure de l’adolescente ou de la femme voilée apparaît à cet égard
paradigmatique. Sans doute constitue-t-elle, avec le musulman barbu
demandant de la viande halal, l’image emblématique de ce qu’on appelle
aujourd’hui « communautarisme ». La loi du 15 mars 2004, votée au nom de
la lutte contre le communautarisme, a eu pour principal effet d’exclure
de l’école publique des jeunes filles qui voulaient y rester. Le
communautarisme aurait consisté, en l’occurrence, à demander un
enseignement particulier dans des écoles particulières : les élèves
voilées demandaient au contraire à recevoir, avec tout le monde, le même
enseignement que tout le monde.
Plus
radicale encore – mais pas rare – est la position qui consiste à dire
que le voile, étant par nature communautariste, risque de «
communautariser » par contagion toute la société française. On en
conclut alors qu’il faut exclure les femmes voilées de tous les espaces
où elles peuvent rencontrer d’autres femmes et d’autres hommes – qu’il
s’agisse des sorties scolaires, du monde professionnel, du monde
associatif ou de la sphère politique. Là encore, c’est au nom de
l’anticommunautarisme que l’on sépare les populations… et que l’on
renvoie finalement chacun et chacune dans sa communauté !
Cette
dimension policière du discours anticommunautariste affleure aussi dans
le rapport des Renseignements généraux de 2004. Ses critères
prêteraient en effet à rire s’ils ne révélaient, derrière la volonté
affichée de repérer les situations les plus dramatiques, la force de l’idéologie assimilationniste en France :
le maintien, chez les immigrés et leurs descendants, de toute référence
au pays « d’origine » est une fois de plus considéré comme un déficit
d’intégration. Cette idéologie ne donne pas seulement une image tronquée
et normative des mécanismes d’intégration : elle traduit aussi une
hostilité obsessionnelle aux manifestations visibles, en France, de la
présence d’une importante population issue de l’immigration
postcoloniale. Jamais explicite dans le rapport, cette obsession
transparaît dans la focalisation sur les commerces et les vêtements «
ethniques », comme dans la hantise du regroupement spatial induit par la
construction des quartiers d’habitat social. On retrouve ainsi
logiquement, parmi les huit critères des Renseignements généraux, la
proportion de familles immigrées.
On
pourrait imaginer que ce critère de la « concentration » reflète le
souci de l’accompagnement social, et donc de la présence des services
publics requis par la présence de populations à faibles revenus. En
réalité, la solution proposée trahit la préoccupation principale : le
maintien d’une « présence de Français d’origine ». Cette dernière
catégorie, d’ailleurs profondément raciale, révèle une inquiétude
profonde quant à la possible disparition d’une identité « française » et
« blanche », qui ne saurait être garantie que par la présence d’une
certaine proportion de population « de souche ».
Enfin,
à travers le thème de la concentration dans l’espace s’exprime une
vision profondément moralisatrice des classes populaires, considérées
comme sous-civilisées et supposées ne pouvoir progresser que par effet
de contagion, grâce à la proximité de classes moyennes incarnant le «
bon modèle » à suivre.
Ethnocentrisme majoritaire
L’une
des caractéristiques les plus remarquables du discours
anticommunautariste, c’est enfin la tranquillité avec laquelle il
fonctionne suivant un double standard. Les méfaits «
communautaristes » reprochés aux groupes minoritaires – lorsqu’ils ne
sont pas fantasmés ou démesurément grossis – sont souvent des faits qui
n’ont en eux-mêmes rien de répréhensible, et en tout cas rien de
spécifique aux groupes en question.
L’existence d’une préférence pour l’entre-soi,
par exemple, quelle que soit son étendue réelle parmi les jeunes
banlieusards, immigrés, musulmans et autres « communautaristes », fait
difficilement oublier l’entre-soi bourgeois, blanc et masculin qui
structure le monde des « décideurs » économiques et politiques. Les
sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont d’ailleurs
souligné à quel point la haute bourgeoisie s’organise autour d’un souci
de préserver un entre-soi territorial, social, conjugal qui correspond
en tout point à ce qui se dénonce quotidiennement sous le nom de «
communautarisme ».
Autre
exemple de ce double standard : la candeur avec laquelle le rapport des
Renseignements généraux propose comme critères de « repli communautaire
» le port de vêtements ou la présence de commerces « ethniques ». En
quoi porter un habit de telle ou telle couleur, un couvre-chef de telle
ou telle longueur est-il un facteur d’aggravation pour les quartiers
populaires ? S’ils marquent une absence d’intégration, quelles tenues
faut-il leur opposer ? Un costume trois pièces, un tailleur ? Quant aux
commerces dits ethniques, s’inquiète-t-on autant de la concentration des
crêperies dans le quartier parisien de Montparnasse ou de la vente de
fallafels dans le Marais que des boucheries halal et autres épiceries «
arabes » ou « orientales » ?
Droit
de vote des étrangers, viande halal dans les cantines, soutien présumé
de « 700 mosquées » au candidat François Hollande : autant de
problématiques hétéroclites placées sous la rubrique générale de «
communautarisme » par la campagne de Nicolas Sarkozy. Un fil les relie
pourtant, qui saute assez vite aux yeux. D’une manière ou d’une autre, ces discours visent toujours des étrangers ou des immigrés, plus souvent encore des musulmans.
Les
fondements idéologiques du discours anticommunautariste n’enlèvent rien
à l’intérêt de travailler sur les « communautés » et les « groupes
communautaires », sur leur émergence et éventuellement leur
renforcement, à condition bien sûr de définir précisément ce dont on
parle. Reste que, comme d’autres termes en France (notamment «
insécurité » ou « repentance ») ou dans des pays voisins (le «
multiculturalisme » au Royaume-Uni ou en Allemagne, le « relativisme
culturel » en Italie), le mot « communautarisme » est devenu ce que Pierre Tevanian appelle une « métaphore du racisme respectable » [13]
: un moyen de désigner, sans avoir à le nommer, un groupe racialisé, le
plus souvent les Arabes, les Noirs et/ou les musulmans.
Notes
[1]
Discussion du projet de loi relatif à l’application du principe de
laïcité dans les écoles, collèges et lycée publics (n° 1378 1381)
[2] Libération, 26 novembre 2003
[3]
Voir notamment Fabrice Dhume-Sonzogni, Liberté, égalité, communauté :
l’État français contre le communautarisme, Paris, Homnisphères, 2007 ;
Laurent Lévy, Le spectre du communautarisme, Paris, Amsterdam, 2005 ;
Philippe Mangeot, « Communautarisme », in Louis-George Tin (dir),
Dictionnaire de l’homophobie, Paris, Presses Universitaires de France,
2002 ; Louis-Georges Tin, « Etes-vous communautariste ? Réflexions sur la rhétorique « anti-communautaire ».
[4]
Fabrice Dhume-Sonzogni, « Communautarisme : l’imaginaire nationaliste
entre catégorisation ethnique et prescription identitaire », VEI
Diversité, n° 150, septembre 2007
[5] Fabrice Dhume, op. cit
[6]
Voir Le Monde, février 2004 et l’analyse du rapport dans Sylvie Tissot
et Pierre Tevanian, « Le repli communautaire, un concept policier », Les
mots sont importants, 2000-2010, Libertalia, 2010
[7] Observatoire national des zones urbaines sensibles, Rapport 2011
[8] Sylvie Tissot, L’Etat et les quartiers. Enquête sur une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil, 2007
[9] Gilles Kepel, Leyla Arslan, Sarah Zouheir, Banlieue de la République, Institut Montaigne, Paris, 2011
[10]
Voir la mise au point de François Burgat, « Le mot « islamiste » ne
veut plus dire grand chose », Entretien publié Rue Rue 89, 17 décembre
2011
[11]
Voir la comparaison entre le traitement médiatique du livre de François
Lorcerie, Vincent Gesser et alii, « Les marseillais musulmans », Open
society foundation, « At home in Europe project », 2011 et le rapport de
Gilles Kepel, et alii,. Fabrice Dhume, « L’islam tel qu’on veut le
voir. Retour sur une manipulation politique et médiatique », Le
Porte-Voix, n° 6, décembre 2011.
[12] Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995
[13] Pierre Tevanian, La république du mépris, Paris, La découverte, 2007
Source: Les Mots sont Importants
Source: Les Mots sont Importants









